Tentative de putsch en Turquie: «Les coups d'Etat militaires, un sport national»

POLITIQUE L’organisation d’un putsch militaire n’est pas un fait exceptionnel sous la République turque. Depuis 1923, l’armée a pris le pouvoir à plusieurs reprises. La dernière tentative, vendredi, se démarque des précédentes. Et ce à plus d’un titre…

J.V

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Le 17 juillet 2016, les pro-Erdogan sont descendus dans les rues d'Ankara pour soutenir le chef de l'Etat.
Le 17 juillet 2016, les pro-Erdogan sont descendus dans les rues d'Ankara pour soutenir le chef de l'Etat. — OZAN KOSE / AFP

Presque 20 ans. La Turquie n’avait plus connu de violences liées à une tentative de coup d’État depuis 1997. Cette année-là, l’armée avait contraint le Premier ministre islamiste Necmettin Erbakan, mentor politique de l’actuel président Recep Tayyip Erdogan, à la démission. Ce dernier acte perpétuait la « tradition » des putschs militaires réussis (après ceux de 1960, 1971, 1980). « Les coups d’Etat militaires sont en effet un sport national dans l’Histoire contemporaine de la Turquie. Depuis le début de l’alternance politique en Turquie, dans les années 1950, régulièrement l’armée a dominé les orientations politiques, soit en intervenant directement comme ce fut le cas en 1960 ou en 1980, soit en prenant sous son contrôle un gouvernement à l’apparence civil comme en 1971 ou en 1997 », assure Samim Akgönul, historien, politologue et spécialiste de la Turquie. Celui du vendredi 15 juillet n’a pas mis en danger Erdogan. Il serait même en train de renforcer son pouvoir. Car au cours de cet événement, qui a fait plusieurs centaines de morts, l’homme fort de la Turquie a pu compter sur de nombreux soutiens, et notamment celui d’une partie de l’armée.

Gülen et le conflit kurde

Dès son arrivée au pouvoir en 2003, Recep Tayyip Erdoğan a eu la volonté de mettre au pas l’armée. Pour y parvenir, le chef du AKP (Parti de la justice et du développement) s’est allié à l’imam Gülen, celui-là même qui a été soupçonné de fomenter le mouvement du 15 juillet. « Nous ne connaissons pas exactement les motivations des putschistes du 15 juillet, et nous ne savons pas s’il s’agit d’un groupe d’officiers inquiets de l’islamisation de la société sous un régime islamiste, ou - comme l’accuse le gouvernement -, des officiers suivant les ordres d’une confrérie politico-religieuse qu’est la confrérie Gülen », précise Samim Akgönul.

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Le rapprochement d’Erdogan avec l’armée s’est quant à lui cristallisé au fil des années avec la reprise du conflit kurde. « Depuis 2006, l’armée semble être aux ordres du gouvernement civil, après avoir subi une purge à travers les procès Ergenekon et Balyoz, qui sont avérés en partie factice », assure Samim Akgönul. Dès lors, le chef de l’État turc pouvait compter parmi ses alliés l’aile laïque du corps militaire. C’est elle qui s’est opposée publiquement au putsch d’une autre fraction de l’armée, à la télévision turque, vendredi.

Pour beaucoup, et notamment ses partenaires occidentaux, le Président turc est le garant de la stabilité dans un état qui doit faire face à la rébellion kurde et aux attentats de l’Etat islamique. Une communauté internationale qui, suite aux événements,met cependant en garde le chef de l’état turc. Mais au-delà du soutien de principaux généraux et d’alliés internationaux, Erdogan a pu s’appuyer sur une partie de son opinion publique pour mettre à mal la tentative de coup d’État militaire.

Une population divisée

L’échec du coup d’état militaire repose aussi sur la position de l’opinion publique face à cet événement. A la différence des précédentes tentatives, l’armée turque n’a pas vraiment été soutenue, ni par les partis politiques ni par les syndicats ni même par la société civile. Une partie des Turcs, qui soutenaient Erdogan au moment où ce dernier avait enclenché un processus de démocratisation dans l’optique de rapprocher la Turquie de l’Union européenne, ne se reconnaissent pas dans la politique de plus en plus autoritaire menée ces derniers mois par le chef de l’AKP. Mais, pour autant, avec notamment un niveau de revenus qui a triplé en l’espace de quelques années, de nombreux Turcs ont préféré s’opposer aux putschistes, vendredi et samedi, dans les rues d’Ankara, plutôt que de soutenir une partie de l’armée qui pourrait mettre en péril les avancées acquises depuis l’arrivée d’Erdogan au pouvoir.

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L’armée discréditée, Erdogan renforcé ?

L’échec de ce coup d’état devrait porter préjudice à l’armée turque. Les images de celle-ci s’opposant aux civils dans les rues d’Ankara représentent un coup dur pour les milliers de militaires, y compris pour ceux qui n’ont pas pris part au mouvement. Principale menace au gouvernement en place, l’armée se retrouve aujourd’hui discréditée, ce qui profite déjà au président Erdogan. Ces derniers jours, le chef d’Etat turc a entamé un processus de renforcement du pouvoir présidentiel. Il se caractérise par des milliers d’arrestations de militaires et de fonctionnaires. « Depuis le 15 juillet, nous sommes entrés dans une nouvelle phase de purge et de chasse aux sorcières, déjà largement entamée depuis 2013. Les médias, les universités publiques et privées, la Police, l’Education nationale, la Justice et enfin l’Armée elle-même avaient déjà subi cette purge, détaille Samim Akgönul. Ces dizaines de milliers de fonctionnaires seront remplacées par des individus qui seront aux ordres de l’exécutif entre les mains du président. Il s’agit là de la transformation de l’Etat en un Etat-Parti, où toute opposition émanant de la société civile ou d’intellectuels sera immédiatement accusée de sympathie pour les putschistes ». Pour l’heure, la communauté internationale met en garde Recep Tayyip Erdogan sur tous ces agissements arbitraires.

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