Attentats d'Istanbul : Comment le Caucase est devenu un réservoir de djihadistes pour Daesh

TERRORISME Les trois kamikazes de l’aéroport d’Istanbul-Atatürk étaient, selon les informations des enquêteurs turcs, originaires du Caucase, où la mouvance djihadiste est très forte…

William Pereira

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Une image des suspects de l'attentat-suicide commis à Istanbul le 28 juin 2016. Ils étaient originaires de Tchétchénie, du Khirghizistan et d'Ouzbékistan.
Une image des suspects de l'attentat-suicide commis à Istanbul le 28 juin 2016. Ils étaient originaires de Tchétchénie, du Khirghizistan et d'Ouzbékistan. — Haberturk/SIPA

Trois jours après l’attentat de l’aéroport international d’ Istanbul-Atatürk, dans lequel au moins 44 personnes ont péri, les autorités turques poursuivent leur enquête afin de confirmer, ou non, la thèse d’un acte commandité par l’Etat Islamique. Les premières informations dont elles disposent révèlent que les trois kamikazes étaient respectivement tchétchène, ouzbek et kirghiz, le premier ayant été identifié comme étant Osman Vadinov. Si son lien avec Daesh n’est pas formellement établi, les enquêteurs savent qu’il est passé par Raqa, fief de l’EI en Syrie, avant de se rendre en Turquie.

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« Au Daghestan, 90 % des jeunes sont au chômage »

Osman Vadinov est loin d’être un cas isolé en Asie Centrale, où près de 7.000 ressortissants des pays issus de l’éclatement de l’Union soviétique ont rejoint des groupes djihadistes en Syrie et en Irak, selon les services de sécurité russes.

Si l’appel au djihad de Daesh séduit, c’est que le contexte socio-économique est particulièrement difficile dans la région. « Au Daghestan, par exemple, 90 % des jeunes sont au chômage », souligne Julien Nocetti, chercheur à l’Ifri, spécialiste de la Russie et du Caucase. Un vivier de choix pour Daesh, dans lequel on retrouve également « des travailleurs saisonniers d’Asie Centrale qui vont vers Moscou pendant six mois à la recherche de faibles revenus. Ils sont exploités sur des marchés et des chantiers », ajoute le chercheur. Résultat, lorsque ces derniers se voient offrir un salaire et un logement par l’Etat Islamique, ils ont souvent du mal à dire « non. »

La cause des indépendantistes tchétchènes a « glissé » vers Daesh

La forte implantation des idéologies djihadistes en Asie-Centrale s’explique également par des facteurs géopolitiques. En Tchétchénie, « la fin du projet indépendantiste laïc et la proclamation de l’Emirat du Caucase [dans lequel est également compris le Daghestan], en 2007 » ont marqué un tournant dans la vie de la région, explique Aude Merlin, chercheuse au Cevipol et spécialiste de la Russie, qui ajoute qu’en juin 2015 « l’Emirat du Caucase a prêté allégeance à l’Etat Islamique. » Une manière de poursuivre le combat contre le pouvoir russe, qui après avoir « mené une politique de dialogue sous Medvedev », a de nouveau eu recours à la force peu après le retour de Vladimir Poutine à la présidence, en 2012. Ce dernier craignait notamment que des attentats frappent Sotchi pendant les Jeux Olympiques de 2014.

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« En 2013, c’est-à-dire un an avant les JO de Sotchi, on a observé un alourdissement de tous les dispositifs antiterroristes avec des chasses à l’homme, des infiltrations, des opérations spéciales contre tel ou tel combattant, des interpellations », explique Aude Merlin. La répression russe dans le Caucase-nord est devenue telle que, d’après un rapport de l’International Crisis Group, la région était devenue « 1.000 fois plus difficile que la Syrie » pour les combattants de l’Emirat, qui ont fini par prendre la fuite.

A Moscou, la crainte de voir les déserteurs revenir pour commettre des attentats

Un exil favorisé et encouragé par la propagande de l’Etat Islamique. Celui-ci a, d’après Julien Nocetti, « pour ambition de s’implanter durablement dans le Caucase-nord. » Ce n’est donc pas un hasard si le russe est la troisième langue la plus parlée au sein de l’organisation djihadiste.

Autre preuve de cette ambition, l’EI a récemment lancé un magazine en russe, Istok (« la source »). « L’hostilité à la Russie fait partie des priorités du discours des djihadistes », ajoute le spécialiste de la Russie et du Caucase. Moscou en est conscient, et craint les retours de déserteurs ayant pour but de commettre des attentats sur le sol russe. «  L’intervention de l’armée russe en Syrie s’explique en partie par une volonté de la part de Vladimir Poutine de repérer et retenir les djihadistes [du Caucase] en Syrie et en Irak », poursuit Julien Nocetti.

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« La mouvance djihadiste dans le Caucase ne s’est jamais tarie »

Les craintes de Moscou sont loin d’être infondées, tant les attaques djihadistes, bien que moins médiatisées en occident, sont nombreuses dans la région du Caucase. Ainsi, des combattants de l’EI ont frappé au cours des derniers mois le Kirghizstan, le Kazakhstan ou encore le Tadjikistan, organisant des attaques ayant fait plusieurs dizaines de morts dans une région par ailleurs frontalière de l’Afghanistan, où l’Etat islamique concurrence les talibans.

« La mouvance djihadiste dans le Caucase ne s’est jamais tarie », analyse le chercheur à l’Ifri, précisant par exemple que les Caucasiens sont historiquement liés à Al-Qaida. « La seule nouveauté, c’est que nous n’étions pas habitués à voir des combattants originaires de ces zones frapper en Turquie », conclut-il