Attentat d'Istanbul: Les renseignements turcs sont-ils à la hauteur de la menace?

TURQUIE Avec onze attentats commis sur leur sol en un an, la question peut se poser...

Florence Floux
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Une image des suspects de l'attentat-suicide commis à Istanbul le 28 juin 2016.
Une image des suspects de l'attentat-suicide commis à Istanbul le 28 juin 2016. — Haberturk/SIPA

Les services turcs sont-ils débordés ? Lorsqu’on regarde la carte des attentats commis sur le sol ottoman depuis un an, la question peut se poser. La nation d’Atatürk comptabilise onze attaques terroristes sur l’année, un triste record pour un pays en paix… Sa frontière avec la Syrie, zone de guerre où sévit Daesh, joue bien entendu un grand rôle dans l’insécurité que connaît actuellement le pays, mais il serait trompeur d’y voir là l’unique raison.

Les attentats en Turquie depuis un an.
Les attentats en Turquie depuis un an. - Vincent LEFAI Sophie RAMIS Gal ROMA / AFP

D’après les autorités turques, l’attentat qui a frappé l’aéroport international Atatürk mardi soir, tuant 44 personnes, serait l’œuvre de Daesh. Les nationalités des trois kamikazes, originaires du Caucase, ainsi que la cible et le mode opératoire semblent effectivement désigner l’organisation de l’Etat islamique (EI). « Sans compter que la date du 28 juin correspond presque jour pour jour à la proclamation du califat par l’EI en 2014 », explique Mahmut Ocak, du Güsam, think-tank turc indépendant spécialiste des questions de sécurité.

Des informations fragmentées

Quelques jours avant l’attentat, la chaîne NBC indiquait qu’un ancien membre du contre-terrorisme américain lui avait révélé que 35 djihadistes avaient été envoyés par Daesh vers la Turquie afin de commettre des attaques pendant le mois du ramadan. « Il est tout à fait possible d’avoir intercepté ce genre d’information, mais elle ne suffit pas à anticiper l’attentat, indique le blogueur AbouDjaffar, ancien de la DGSE (Direction générale de la sécurité extérieure). Les informations obtenues dans le renseignement sont toujours fragmentées et c’est souvent après coup, en recoupant tout un faisceau d’indices, que l’on comprend ce qui allait se passer. »

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Une autre information de l’antenne turque de CNN affirme de son côté que le renseignement avait confié au pouvoir peu de temps avant l’attentat à Istanbul que l’aéroport Atatürk était clairement ciblé par l’EI, de façon imminente. « Il ne faut jamais sous-estimer l’hypothèse de l’information qui se perd, estime AbouDjaffar. Le 11-Septembre, au Bataclan, c’est ce qui s’est produit. Une information qui n’est pas transmise, ou qui arrive trop tard. Un attentat est toujours le résultat d’une série de manquements plus ou moins importants qui se sont combinés, tout a raté en même temps. »

La voie du djihad vers l’Europe

Le renseignement turc n’est bien entendu pas le seul à connaître des échecs. Mais la position géographique du pays, qui fait de lui depuis plusieurs années la porte d’entrée des djihadistes vers l’Europe, rend l’Occident particulièrement attentif à ses performances sécuritaires. Et force est de constater que depuis plusieurs années, la sécurité en Turquie se trouve au centre d’une polémique de grande ampleur.

Après la révélation d’un scandale de corruption au plus haut niveau, en 2013, des personnes sont arrêtées et mises en examen, dont Bilal, le fils du président Recep Erdogan. En représailles, celui-ci va alors purger la justice et la police. Des milliers de fonctionnaires sont licenciés ou mis à la retraite d’office. Certains d’entre eux portent plainte contre l’Etat pour licenciement abusif et se regroupent au sein de l’assocation Kumap.

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Des services dépouillés et déstabilisés

« Le but était de créer une sorte de police politique, après le scandale de 2013. L’académie de police a été fermée. Ceux qui refusaient de servir le parti politique d’Erdogan étaient tout simplement virés, les renseignements s’occupaient davantage des opposants d’Erdogan que du terrorisme », détaille Mahmut Ocak. « Près de 110.000 membres des forces de l’ordre ont fait l’objet d’enquêtes. Plus de 2.000 gradés ont été obligés de partir à la retraite », indique Raşit Poyraz, ancien chef de la sécurité publique turque.

Les services de police auraient également été déstabilisés par des réorganisations plus ou moins fantaisistes. « 142.500 policiers expérimentés ont été réassignés dans des services et des régions différentes, ce qui a profondément affaibli la police et les renseignements », selon Raşit Poyraz.

Cet ancien membre des forces de l’ordre, comme Mahmut Ocak, voit clairement dans la série d’attentats qui frappe la Turquie un échec des services de renseignement. « Il est évident que nous assistons à une faille sécuritaire », estime Raşit Poyraz. « Les services turcs ne sont pas à la hauteur. Nous avons subi 17 attentats l’an dernier (EI et PKK confondus), près de 300 personnes sont mortes, 2.000 autres ont été blessées et aucune mesure n’a vraiment été prise depuis ou partagée avec l’opinion pour lutter contre ça », regrette Mahmut Ocak.

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En termes de coopération entre pays, le virage sécuritaire du président Erdogan peut également poser problème. Selon AbouDjaffar, « il faut pouvoir aider les Turcs, mais encore faut-il que les Turcs veuillent qu’on les aide. Les relations entre la Turquie et l’Occident étant ce qu’elles sont, c’est compliqué. On peut renforcer la coopération avec la Turquie, mais tout cela est éminemment politique. La Turquie n’a pas la même perception des événements qu’une démocratie. »