Attentat d'Istanbul: «La Turquie a changé de stratégie à l'égard de Daesh depuis un an»

GEOPOLITIQUE Interrogé par 20 Minutes, le professeur Jean Marcou souligne le changement stratégique de la Turquie, en lutte contre le terrorisme djihadiste depuis plusieurs mois…

Propos recueillis par William Pereira
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L'aéroport d'Istanbul-Atatürk bouclé par la police turque, le 28 juillet.
L'aéroport d'Istanbul-Atatürk bouclé par la police turque, le 28 juillet. — Emrah Gurel/AP/SIPA

Au lendemain de l’attentat de l’aéroport international d’Atatürk, à Istanbul, qui a causé la mort de plusieurs dizaines de personnes, des élus français, à l’image de Marine Le Pen, ont critiqué le caractère « ambigu » des relations entretenues par la Turquie avec l’Etat islamique. Mais qu’en est-il réellement ? 20 Minutes a interrogé Jean Marcou, professeur à Sciences-Po Grenoble et spécialiste de la vie politique turque, afin de mieux comprendre la politique menée par Recep Tayyip Erdogan pour lutter contre le terrorisme djihadiste.

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Quelle est la stratégie actuelle de la Turquie à l’encontre de l’Etat Islamique ?

Il y a un changement de stratégie depuis un an et les premières frappes [de la Turquie] contre Daesh, bien que les frappes contre le PKK aient occulté cet aspect des actions turques. Changement qui s’est réellement concrétisé depuis l’attaque de la gare d’Ankara il y a six mois, car même s’il n’avait pas été revendiqué, l’enquête avait pu conforter la thèse de l’attentat djihadiste. Aujourd’hui, il y a en Turquie un travail permanent des autorités turques qui démantèlent des cellules terroristes et procèdent à des arrestations. Il y a en permanence des gens qui sont arrêtés et des ceintures d’explosifs retrouvées. Il y a même eu des opérations armées, des affrontements armés à la frontière syrienne.

Qu’en est-il de la politique menée par la Turquie contre les indépendantistes kurdes ?

La relation entre les Turcs et l’Etat islamique n’a jamais été vraiment claire, notamment car les deux camps avaient des intérêts convergents sur la question kurde en Syrie. Mais il n’y a pas non plus mille convergences entre la Turquie et les djihadistes, simplement des intérêts stratégiques communs. D’autre part, aujourd’hui, la Turquie se pose en rivalité avec les Kurdes dans la lutte contre l’Etat islamique. Quand les Etats-Unis ont déclaré que le PYD, assez proche du PKK, n’était pas un groupe terroriste, Erdogan l’a mal pris et a dès lors voulu se poser comme premier adversaire des terroristes [aux yeux des Occidentaux]. Avec, toujours, la même ambiguïté. Car dans son esprit, les Kurdes sont également des terroristes.

D’un point de vue stratégique, comment peut-on interpréter la non-revendication des récentes attaques djihadistes en Turquie de la part de l’Etat islamique ?

La non-revendication des attentats possiblement commis par Daesh est une constante chez ces derniers depuis l’attentat de Suruç, le 20 juillet 2015. Depuis ce dernier, il n’y a plus eu de revendication de la part des djihadistes. C’est un comportement qui est très difficile à lire. Il y a l’idée qu’en Turquie, il existe une double menace avec les djihadistes et le PKK, et que Daesh peut se cacher derrière. Mais surtout, je pense que l’ambiguïté dont a longtemps été accusée la Turquie se retrouve aussi dans le camp de l’EI, dans le sens où Daesh a aujourd’hui sans doute du mal à accepter le fait que la Turquie le combatte. Il y a cette idée que l’opposition à la Turquie n’est pas complètement déclarée.

Quelle influence peut avoir l’attentat de l’aéroport international d’Atatürk sur la stratégie de l’Etat turc contre Daesh ?

Les autorités turques n’ont guère d’autre choix que de poursuivre leurs actions pour maintenir la sécurité du pays. Il y aura d’autres arrestations avec du matériel explosif saisi. Je ne vois pas quelle autre option peut s’offrir à eux.