Brexit: La City se réveille avec une sacrée gueule de bois

REPORTAGE Pour le milieu de la finance, poumon économique de Londres, la victoire du Brexit lors du référendum de jeudi est le pire scénario…

Laure Cometti

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Dans le quartier de Canary Wharf, à Londres, le 24 juin 2016.
Dans le quartier de Canary Wharf, à Londres, le 24 juin 2016. — L. Cometti / 20 Minutes

De notre envoyée spéciale à Londres (Royaume-Uni),

La nuit a été courte, et le réveil est difficile. Certains traders ont trinqué jeudi soir, confiants dans la victoire du Remain (pour « rester » dans l’Union européenne). C’est ce que les premières estimations pouvaient laisser croire en fin de soirée, mais il était bien trop tôt pour se réjouir. Après la fin du dépouillement et l’annonce des résultats définitifs, ce vendredi matin a un goût de gueule de bois pour le secteur de la finance. Les Britanniques ont voté à 52 % pour que le Royaume-Uni quitte l’UE.

« Brexit or not ? » Cette question agitait depuis des semaines, des mois, le monde de la finance, dont Londres fait figure de capitale. La City, poumon économique du pays, espérait sortir enfin de la période turbulences qui a précédé le référendum et qui avait ralenti voire gelé bien des affaires. Mais l’incertitude risque de se prolonger.

Dans les banques et les fonds d’investissement, on ne voulait pas croire que le Brexit pouvait emporter la majorité des suffrages lors du scrutin historique de jeudi. « Il y a quelques heures, un tel résultat était inenvisageable », lâche un trentenaire croisé ce vendredi matin à la City. La voix blanche, après une nuit passée à scruter les résultats, ce Français qui travaille dans le secteur de la banque se sent « triste - pas seulement pour la situation des étrangers, comme moi, mais pour les Britanniques - et aussi déçu et énervé ».

La City maudit les électeurs d’avoir jeté les marchés dans une zone de turbulences dont l’issue est incertaine. « On a tous voté Remain », lâche M. Nebe, Un Britannico-Sud-Africain qui travaille dans la finance. Anxieux, il se demande si Barack Obama et d’autres leaders internationaux mettront leurs « menaces » à exécution, après avoir affirmé qu’un Brexit mettrait en péril les échanges économiques avec le Royaume-Uni. « Beaucoup de jobs pourraient être supprimés ».

« Une boucherie sur les marchés »

La livre sterling a plongé de près de 12 % face au dollar et de 8 % face à l’euro après les premières informations faisant état d’une victoire du Brexit. La Bourse de Londres a chuté de plus de 7 % dans les premiers échanges ce vendredi matin. Dans le milieu, certains comparent déjà ces turbulences boursières à la chute de la banque Lehman Brothers, qui avait déclenché un cataclysme financier en 2008. « C’est une boucherie sur les marchés, les Anglais ont signé leur arrêt de mort économique », poursuit le Français, qui préfère rester anonyme.

 Dans le quartier de Canary Wharf, à Londres, le 24 juin 2016.
Dans le quartier de Canary Wharf, à Londres, le 24 juin 2016. - L. Cometti / 20 Minutes

Dans le quartier de Canary Wharf, où de nombreuses banques ont leurs bureaux, on oscille aussi ce vendredi matin entre le choc, l’inquiétude avec une pointe de flegme très britannique. D’habitude, les travailleurs traversent d’un pas pressé l’esplanade encadrée des gratte-ciel affublés de sigles Barclays, KPMG et HSBC, la banque qui a parlé de délocaliser un millier de ses salariés en cas de Brexit. Ce matin, nombre d'employés du quartier s’arrêtent pour fixer les gros titres qui défilent sur la façade des bureaux de l’agence Reuters. Comme s’ils n’y croyaient pas encore tout à fait, certains prennent des photos. « C’est un moment historique », souffle, un peu hébété, un quadragénaire.

D’autres passent leur chemin, d’un pas rapide, écouteurs dans les oreilles et regard vissé à leur smartphone. Les traits sont tirés, les yeux rougis après avoir probablement passé la nuit à suivre les résultats.

« C’est la panique », confie un trader qui préfère se faire appeler G. par souci d'anonymat. Il a travaillé une bonne partie de la nuit, avant de « repasser chez [lui] vers 5 heures du matin puis de retourner travailler dès 6 heures. « C’est un énorme choc. Nous n’avions pas du tout prévu que ça se passerait comme ça », confie-t-il, tentant d’effacer un sourire crispé. La nuit a été blanche pour nombre d’employés du secteur financier.

« Les gens avaient l’air très très fatigué, ils étaient encore plus en manque de café et de croissants que d’habitude », témoigne Adam, qui travaille dans un magasin Paul au pied des gratte-ciel. « La veille aussi, certains ont travaillé toute la nuit », se souvient-il.

« Les marchés surréagissent toujours », estime un jeune consultant. « Il faut juste attendre quelques mois, quelques années, et ça ira mieux ». « Les prochains mois seront un peu chaotiques, mais ça ne sert à rien de s’inquiéter tant qu’on ignore ce qui va se passer exactement », estime Dennis, 62 ans, qui se demande toutefois quel impact aura le Brexit sur son départ à la retraite. « Partir plus tôt ou plus tard, ça m’est égal, mais j’aimerais juste avoir le choix », rigole-t-il.

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Beaucoup de questions demeurent ce vendredi. Le directeur de la Banque d’Angleterre va-t-il parvenir à calmer les acteurs financiers ? Les places boursières vont-elles continuer à dévisser, et jusqu’à où ? Et qui va remplacer David Cameron, le Premier ministre qui a annoncé qu’il quitterait ses fonctions en octobre. A la City, on n’aime guère les questions sans réponse.