Brexit: Que pensent les «Frenchies» d'outre-Manche du référendum sur l’Union européenne?

REPORTAGE Plus de 300.000 Français vivent et travaillent au Royaume-Uni, sans besoin de visa ni permis de travail, mais le Brexit pourrait remettre en question leur statut...

Laure Cometti
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Une Française pro-UE à Londres pour l'
Une Française pro-UE à Londres pour l' — LEON NEAL / AFP

De notre envoyée spéciale à Londres (Royaume-Uni),

« On ne sait pas à quelle sauce on va être mangé. » Cette phrase, lancée par Charlotte dans un café de Fulham, à Londres, résume plutôt bien le sentiment suscité par le référendum chez les Français installés au Royaume-Uni. Alors que le scrutin déterminant pour l’avenir du Royaume-Uni et du reste de l’Europe se déroule ce jeudi, les « Frenchies » d’outre-Manche sont dans une position un peu inconfortable : résignés à attendre, avec plus ou moins d’anxiété, les résultats d’un vote sur lequel ils n’ont pas de prise, la plupart essaient de rester sereins.

300.000 « Frenchies » de l’autre côté de la Manche

Selon le quai d’Orsay, plus de 300.000 Français vivent au Royaume-Uni, dont une très large majorité à Londres, ville cosmopolite et vivier d’emplois. Certains expatriés préfèrent ne pas s’exprimer sur ce sujet très sensible, d’autant que quelques entreprises ont demandé à leurs employés de ne pas parler du Brexit, ni à titre professionnel, ni à titre personnel.

Les Français que 20 Minutes a pu interroger à Londres se sentent très concernés par le référendum et penchent naturellement vers le Remain. « C’est LE sujet pour les expats depuis des mois », reconnaît l’un d’eux. Un sujet qui est devenu une source d’inquiétude plus récemment, il y a quelques semaines, lorsque le « Leave » a devancé le « Remain » dans les sondages.

« Avant, on n’y pensait pas beaucoup. Cela ne sert à rien d’angoisser tant qu’on n’a pas les résultats, mais l’éventualité du Brexit est hyper flippante, surtout qu’en tant que Français on n’a pas notre mot à dire », observe Charlotte Calvet. Installée à Londres depuis six ans, elle y a acheté un appartement et a même lancé son entreprise, Garmence Wine Studio, il y a quelques mois. Comme d’autres Français qui font affaire au Royaume-Uni, elle s’interroge sur l’impact d’un éventuel Brexit sur sa vie personnelle et professionnelle, sans avoir beaucoup de réponses pour le moment.

Un « plan B » pour certaines entreprises

« Il y a une telle incertitude qu’il est sage de songer à un plan B », remarque Arnaud de Montille, qui vit depuis 13 ans en Angleterre. « Cela fait des mois que certains investisseurs ont gelé leurs décisions et le cours de la livre varie beaucoup. Si le Remain l’emporte, les choses devraient peu à peu revenir à la normale, mais si c’est le Leave, on fera un grand saut dans l’inconnu », observe le responsable du groupe Entrepreneur de la chambre de commerce française en Grande-Bretagne.

Cofondateur de Merci Maman, une entreprise de vente en ligne de cadeaux personnalisés, il s’inquiète d’éventuels frais de douane et formalités administratives en cas de sortie du marché unique, et de l’avenir de ses recrues européennes. « Nous avons ouvert un bureau en France il y a trois mois, depuis lequel nous pourrons gérer les ventes vers l’UE si les échanges devaient se compliquer depuis le Royaume-Uni ». Comme lui, d’autres entreprises ont envisagé de délocaliser une partie de leurs activités vers un Etat membre de l’UE en cas de Brexit.

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D’un point de vue plus personnel, Arnaud de Montille, installé en Angleterre depuis 13 ans avec son épouse, pense aussi à ses quatre enfants, « tous nés à Londres et qui se sentent profondément londoniens, c’est-à-dire français, mais aussi un peu anglais et profondément européens ».

Patience et prudence

« Tout ne va pas changer du jour au lendemain », se rassure Hélène. Installée depuis 1998 au Royaume-Uni, elle a épousé un Anglais. Si elle refuse de s’alarmer avant le scrutin, elle est « contente que [ses] deux enfants aient deux passeports, un français et un anglais ». « Pour certaines choses, on a pris des précautions », par exemple en achetant des devises australiennes à l’avance, en vue d’un voyage en Australie à la fin de l’année. « On a préféré les acheter à l’avance au cas où la livre chute fortement. »

D’autres Français ont suspendu l’achat d’un appartement à Londres, comme un trentenaire employé dans le secteur de la banque. « J’attends les résultats, car je ne veux pas acheter si le marché de l’immobilier vient ensuite à s’effondrer », estime-t-il. Mieux vaut être prudent, « les marchés ont été très volatils ces derniers mois ».

Observateurs extérieurs d’une campagne tumultueuse

Pour certains, être aux premières loges de cette campagne historique s’est avéré passionnant. C’est ce cas d’Aymeric Granet, conseiller en communication chez Vae Solis, qui a scruté avec attention les débats politiques et économiques. Faute de pouvoir voter, il s’est laissé gagner pour la première fois par la passion anglaise pour les paris. « J’ai misé 30 livres sterling sur une victoire du Remain, avec 50 à 55 %. » S’il ne se sent pas « menacé » en tant que Français travaillant outre-Manche, il déplore que les pro-Leave sous-estiment les conséquences économiques d’un Brexit.

En tant qu’observateurs extérieurs de la campagne, les expats ont tous remarqué le caractère « violent », des débats politiques de ces dernières semaines. « Ce n’était pas forcément plus trash que d’autres campagnes », relativise Charlotte Calvet. En revanche, les débats en famille ont été plus animés que de coutume, note Patricia, qui a épousé un Anglais. « C’est dû à un clash des générations, entre les jeunes pro-UE et la vieille génération nostalgique d’une grandeur impériale. » « Je ne suis pas très inquiète, en tout cas j’essaie de ne pas me projeter. Au pire, je me dis que je pourrai rapidement obtenir la nationalité britannique en tant qu’épouse d’un Anglais. D’ailleurs, avec ce débat, je me suis dit qu’il faudrait qu’il fasse les démarches pour obtenir la nationalité française », ajoute-t-elle.