Brexit: «La campagne est violente parce qu'elle se joue sur le registre émotionnel»

ROYAUME-UNI Au lendemain du meurtre de la députée Jo Cox, la chercheuse et spécialiste de la Grande-Bretagne Florence Faucher-King revient sur le climat de violence qui règne autour de la campagne du référendum...

Anissa Boumediene

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Des drapeaux pro-Brexit à Ramsgate, le 13 juin 2016.
Des drapeaux pro-Brexit à Ramsgate, le 13 juin 2016. — CHRIS J RATCLIFFE / AFP

Une atrocité. Au lendemain du meurtre de Jo Cox, jeune parlementaire de 41 ans tuée par balle ce jeudi à Birstall dans le nord de l’Angleterre, le Royaume-Uni est sous le choc. Pro-européenne et engagée dans la défense des réfugiés syriens, cette mère de deux enfants, étoile montante du parti travailliste, militait pour le maintien de son pays dans l’Union Européenne (UE).

Son tueur présumé, Thomas Mair, « partisan dévoué » d’un groupe néo-nazi basé aux Etats-Unis, aurait selon des témoins crié « Britain first », soit « Le Royaume-Uni d’abord », lors de l’attaque. Après cet acte d’une rare violence, les deux camps du référendum ont décidé de mettre la campagne entre parenthèses alors que les Britanniques doivent se rendre aux urnes le 23 juin prochain.  Florence Faucher-King, professeure à Sciences-Po au  Centre d’études européennes, spécialiste de la Grande-Bretagne (GB) et coauteure de l’essai Les gouvernements New Labour. Bilan de Tony Blair et Gordon Brown (éd. Presses de Sciences Po), analyse les dessous de cette campagne sous haute tension.

Pourquoi ce référendum autour du Brexit cristallise-t-il autant de tensions et de violence ?

Il y a tout d’abord l’enjeu unique de ce vote : quand il s’agit d’une élection générale, législative ou présidentielle, en cas de défaite, on essuie un revers mais on peut retenter sa chance au scrutin suivant. Là, il n’y aura pas d’autre chance, on pose une question, la réponse est soit oui, soit non, et la suite, avec ses conséquences considérables, est irrévocable.

Ce contexte d’agressivité est également le fait des deux camps en présence. On a d’un côté les partisans du « Bremain », pour le maintien de la GB dans l’UE, mené par David Cameron et qui rassemble une majorité de travaillistes, les élites économiques ou encore Barack Obama et Angela Merkel. Ils avancent des arguments économiques très rationnels sur les graves conséquences qu’auraient le Brexit. De l’autre, on a les pro-Brexit, une coalition composée surtout de conservateurs, Boris Johnson en tête, de tout un réseau de groupes anti-eureopéens extrémistes et de membres du parti Ukip, dont le leader, Nigel Farage, orchestre une campagne populiste qui surjoue le registre émotionnel, agite la menace d’un afflux massif de migrants et surfe sur la volonté de « rendre sa grandeur à la GB ». Côté soutiens internationaux, on retrouve Marine Le Pen et Donald Trump.

Tout cela donne un cocktail explosif et cette campagne vient de surcroît renforcer un climat général de défiance à l’égard du monde politique.

La presse britannique a-t-elle une part de responsabilité dans ce climat de campagne si électrique ?

Elle a une responsabilité ici tout comme les médias en ont une dans le phénomène Trump, qui n’en serait pas là où il est aujourd’hui, avec de sérieuses chances d’être élu président des Etats-Unis, si la moindre de ses sorties scandaleuses n’avait pas été à ce point relayée par la presse.

Il y a par ailleurs un autre problème d’information. Les enjeux du Brexit sont extrêmement complexes à appréhender et comprendre, sans compter que l’Europe n’a jamais été une priorité pour les Britanniques. Or là on leur demande de se prononcer sur une question sur laquelle ils n’ont pas vraiment d’avis, notamment parce qu’ils sont très mal informés des conséquences qu’aura ce référendum. Ils sont dans l’ignorance générale. Depuis 40 ans, ils entendent les élites britanniques accuser l’Europe, leur bouc-émissaire favori, de tous les maux du pays. Il ressort de plusieurs enquêtes que les Britanniques sont ceux en Europe qui en savent le moins sur le fonctionnement et l’intérêt de l’UE. Le camp pro-Brexit, populiste, serine que l’Europe coûte 350 millions de livres (460 millions d'€) par semaine à la GB, non seulement c’est faux mais il n’explique rien de ce que l’UE apporte au pays, préférant mobiliser les partisans sur le registre émotionnel et accuser les pro-Bremain de propagande.

A quoi peut-on s’attendre après le 23 juin, date du référendum ? Un retour au calme est-il possible ?

En cas de victoire écrasante du Remain, ce qui est le scénario le plus improbable au vu des derniers sondages, on peut supposer que le climat de tension s’apaiseraient un peu.

En revanche, si le Brexit l’emportait, on entrerait dans une zone d’incertitude considérable, les marchés financiers sont d’ailleurs déjà très inquiets. En sortant de l’UE, le Royaume-Uni verrait son économie bouleversée. Londres ne serait plus la première place financière d’Europe. Sur la scène internationale, le pays redeviendrait une simple petite île, ce qui rejaillirait sur le marché du travail et les rapports avec les partenaires européens. A moyen terme, c’est même le Royaume-Uni qui pourrait imploser : l’Irlande du Nord et l’Ecosse, toutes deux pro-européennes, pourraient la jouer solo et demander leur indépendance pour rester dans le giron européen. Ce Brexit se doublerait alors d’un break-up (rupture).

L’autre conséquence d’un éventuel Brexit, c’est le flou autour des négociations pour finaliser cette sortie de l’UE. D’abord, qui les mènera ? Car dans cette configuration, David Cameron serait poussé à la démission ou perdrait son poste d’une manière ou d’une autre. On s’engagerait dans une période d’au moins deux ans de négociations où chaque conséquence du Brexit devrait être discutée. Taux d’imposition des produits britanniques exportés vers l’UE, droits des résidents britanniques en Europe, droits des résidents européens en GB et j’en passe : tous les accords qui lient les pays européens entre eux devraient être renégociés.