Agressions à Cologne: Six mois après, les immigrés redoutent une montée du racisme

REPORTAGE Après les agressions sexuelles et les vols de la nuit de la Saint-Sylvestre, les immigrés ne veulent pas être stigmatisés…

Audrey Chauvet
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Dans les rues de Kalk, un quartier populaire de Cologne, le 14 juin 2016.
Dans les rues de Kalk, un quartier populaire de Cologne, le 14 juin 2016. — A.Chauvet/20Minutes

Le 31 décembre 2015, le soir de la Saint-Sylvestre, Cologne était le théâtre d’une vague de violences, notamment sexuelles, contre des femmes, attribuées à des migrants. Point sur l’enquête, reportages, témoignages… Six mois après, 20 Minutes revient sur ces événements qui ont scandalisé l’Allemagne, alors aux prises avec un afflux sans précédent de demandeurs d’asile.

De notre envoyée spéciale à Cologne (Allemagne)

« J’adore Cologne. Tout me plaît, les gens sont gentils, il n’y a pas trop de racisme ». Fahed Mlaiel aime sa nouvelle ville. Tunisien, il est arrivé en Allemagne il y a dix ans, fuyant le régime de Ben Ali. A Cologne, il a fondé il y a un an l’association All Fallaga pour venir en aide aux réfugiés qui arrivaient par centaines chaque jour à la fin de l’année 2015. « Je suis moi-même réfugié politique », témoigne-t-il. Tous les jours, à la gare, il apporte des couvertures, de la nourriture et de l’eau aux Syriens, aux Irakiens ou aux Afghans qui sont débarqués ici. « Depuis le 31 décembre, on reçoit beaucoup moins de dons pour l’association », déplore-t-il. « Avant on nous disait "C’est bien ce que vous faites", maintenant on nous dit que c’est de notre faute si c’est arrivé. »

Fahed Mlaiel et son association All Fallaga aident les réfugiés à la gare de Cologne, ici un soir du Carnaval 2016.
Fahed Mlaiel et son association All Fallaga aident les réfugiés à la gare de Cologne, ici un soir du Carnaval 2016. - F.Mlaiel

« Les réfugiés ne prendraient pas le risque de faire de telles choses ! »

Fahed était à la gare ce soir-là. Il s’est lui-même fait voler de l’argent, une partie de sa paye mensuelle et des dons pour l’association. Pourtant, personne n’imaginerait qu’il soit lui aussi une victime : « Depuis, ça m’est arrivé deux ou trois fois à la gare de voir des filles qui se mettent à serrer leur sac contre elles quand elles me croisent », raconte-t-il. Les Tunisiens qu’il connaît à Cologne ont tous été choqués par les événements du réveillon : « On s’est tous demandé qui avait fait ça et nous étions fâchés contre les criminels. Certains pensent que c’est un plan pour nous exclure d’Allemagne », confie-t-il. Mais il est soulagé que les réfugiés aient été innocentés par la police, qui a établi que sur les 153 personnes suspectées d’avoir commis les agressions, 103 sont des immigrés nationalité algérienne ou marocaine : « Un réfugié syrien qui ne ferait que prendre le tramway sans ticket s’expose à de lourdes sanctions, alors vous imaginez qu’ils ne prendraient pas le risque de faire de telles choses ! ».

« Il n’y a pas les bons et les méchants »

Cologne a la réputation d’être une des villes les plus multiculturelles d’Allemagne. Le parti d’extrême-droite Pegida et le parti populiste AfD y réalisent des scores médiocres aux élections. Pourtant, l’énorme couverture médiatique des agressions du 31 décembre leur a permis de progresser dans de nombreuses régions allemandes.

Recherches Google sur le parti AfD en Rhénanie du Nord - Westphalie (Land de Cologne) depuis un an.
Recherches Google sur le parti AfD en Rhénanie du Nord - Westphalie (Land de Cologne) depuis un an. - Google trends
Recherches Google sur le parti Pegida en Rhénanie du Nord - Westphalie (Land de Cologne) depuis un an.
Recherches Google sur le parti Pegida en Rhénanie du Nord - Westphalie (Land de Cologne) depuis un an. - Google trends

Le 31 décembre a été une caisse de résonance pour un discours raciste qui avait peu d’audience auparavant en Allemagne. « On a étiqueté les gens : c’était les réfugiés les coupables, puis les musulmans. Les médias ont manqué de neutralité. Il n’y a pas les bons et les méchants, ce n’est pas une question de culture ou de religion, mais d’individus qui ont leur personnalité et leurs problèmes » : Sophia est d’origine turque, née en Allemagne il y a 35 ans. Pour elle, les migrants qui arrivent aujourd’hui ont beaucoup plus de difficultés à s’intégrer que la génération de ses parents : « Dans les années 60, il y avait du boulot et l’Allemagne avait besoin d’immigrés, explique-t-elle. Aujourd’hui, ceux qui arrivent ont lutté pour leur vie dans leur pays, ont lutté pour arriver jusqu’ici et doivent encore lutter pour avoir des papiers et un logement. » Sophia comprend que les Allemands aient peur « qu’on leur prenne leurs emplois ou leurs logements », qu’ils craignent « les autres cultures, traditions, religions », mais « les migrants ont le droit de vivre ici ».

Le syndrome Boateng

Dans le quartier de Kalk, un des plus populaires de la ville, les supermarchés orientaux côtoient les marchands de bretzels et les filles en slim marchent à côté des femmes voilées. Aucune tension dans l’air, chacun vaque sans regarder l’autre. Pourtant, depuis quelques mois, la police tient les rues sous haute surveillance : « Depuis le début de l’année, il m’est arrivé quatre fois de devoir présenter mes papiers à la police pour un contrôle d’identité », témoigne Feodora, qui habite le quartier. En marchant avec elle cinq minutes, on croise des policiers en train de fouiller un jeune homme : « J’ai entendu des gens dire que c’était bien, qu’on avait besoin de plus de sécurité, mais moi ça me met mal à l’aise qu’ils fassent des contrôles dans les cafés sans prévenir », témoigne la jeune fille, étudiante en sciences politiques.

Pour elle, le 31 décembre a été le révélateur d’un malaise qui ne concerne pas seulement les réfugiés : « Il n’y a qu’à écouter les propos de l’AfD au sujet de Jerome Boateng », note-t-elle. Le joueur star de la Mannschaft, né d’une mère allemande et d’un père ghanéen, a été montré du doigt par le parti de droite populiste qui a déclaré : « Les gens l’apprécient comme footballeur mais ils ne veulent pas avoir Boateng comme voisin. »

Hausse des agressions contre les réfugiés

En 2015, le nombre d’agressions à l’encontre des réfugiés a flambé en Allemagne. D’après un rapport d’Amnesty International publié le 9 juin dernier, 1.031 crimes ont été commis en 2015 contre les centres d’accueil pour personnes en quête d’asile, contre 63 en 2013, soit 16 fois plus. « Et ça, on n’en parle pas autant dans les médias que ce qui s’est passé à la Saint-Sylvestre », déplore Feodora, qui travaille en alternance dans une école pour l’intégration des migrants. Elle-même titulaire d’un passeport russe même si elle est née en Allemagne et se sent « complètement allemande », elle a déjà été embêtée dans son quartier par des groupes d’hommes qui l’ont interpellée dans la rue. « Ils ne m’ont jamais touchée mais j’ai entendu des phrases stupides. Ce n’est pas parce qu’ils sont arabes qu’ils font ça, ce n’est pas à cause de leur culture, ce sont juste des individus méchants », estime-t-elle.

Devant l’« Integrationshaus » où elle travaille, deux jeunes Syriens discutent. Ils ont en main une pochette en plastique contenant leurs maigres papiers d’identité et leurs demandes d’asile. Dans un mélange d’allemand et d’anglais hésitant, ils nous expliquent qu’ils sont arrivés il y a 5 mois en Allemagne. Ils vivent dans le quartier de Kalk et ne comprennent pas ce qui peut mener certains de leurs voisins à la violence ou à la délinquance. « Parfois, il y a des gens du Maghreb et des Afghans qui se bagarrent, mais pourquoi ? Tout le monde est gentil ici ! », nous dit Khadi. « Moi, la seule chose que je voudrais, c’est un passeport pour pouvoir travailler. »