Agressions de Cologne: Pourquoi le débat s’est enflammé en France?

MONDE La publication de la tribune de l’écrivain algérien Kamel Daoud a été le début d’une longue polémique autour des agressions sexuelles du 31 décembre à Cologne. Pourquoi le débat s’est-il autant enflammé en France?...

Audrey Chauvet
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Des réfugiés syriens manifestent contre les violences envers les femmes, le 16 janvier 2016 à Cologne.
Des réfugiés syriens manifestent contre les violences envers les femmes, le 16 janvier 2016 à Cologne. — AFP PHOTO / PATRIK STOLLARZ

Le 31 décembre 2015, le soir de la Saint-Sylvestre, Cologne était le théâtre d’une vague de violences, notamment sexuelles, contre des femmes, attribuées à des migrants. Point sur l’enquête, reportages, témoignages… Six mois après, 20 Minutes revient sur ces événements qui ont scandalisé l’Allemagne, alors aux prises avec un afflux sans précédent de demandeurs d’asile.

« Le débat a beaucoup chauffé mais peu brillé » : en une formule, la journaliste Shereen El-Feki a résumé la polémique qui a suivi les agressions sexuelles du 31 décembre à Cologne. Pour l’auteur de La Révolution du Plaisir (éd. Autrement), enquête sur la sexualité en Egypte dont elle est originaire, les explications avancées après les agressions de Cologne ont été simplistes de part et d’autre : « On aurait pu penser que l’ouverture au monde et la mondialisation feraient tomber les stéréotypes, mais pour le moment toute cette information provoque plutôt de la confusion et renforce les préjugés existants », explique-t-elle à 20 Minutes.

Une polémique mais pas de débat ?

Au cœur de la polémique en France, l’écrivain algérien Kamel Daoud et sa tribune publiée début février dans Le Monde dans ce texte, intitulé Cologne, lieu de fantasmes, l’auteur évoque « ce vaste univers douloureux et affreux que sont la misère sexuelle dans le monde arabo-musulman, le rapport malade à la femme, au corps et au désir » comme élément d’analyse des agressions commises par des hommes en majorité d’origine maghrébine. S’en est suivie une volée de bois vert contre l’écrivain, accusé de « recycler les clichés orientalistes les plus éculés » par des universitaires dans une tribune-réponse publiée également dans Le Monde. La polémique s’est rapidement enflammée. Parmi ceux qui défendaient le point de vue de Kamel Daoud, Manuel Valls a clairement affiché son soutien à l’auteur algérien dans un post sur Facebook, tandis que Valérie Toranian, ancienne rédactrice en chef de Elle, qui soutenait écrivait dans un éditorial pour la Revue des deux mondes : « La culture arabo-musulmane n’est pas au clair avec la femme. Issu du monde méditerranéen et de sa longue tradition patriarcale, le Maghreb (à l’exception de la Tunisie) subit de plus l’influence croissante du wahhabisme et du salafisme depuis 40 ans. Et cela porte un préjudice grave au statut de la femme, à son image et à sa représentation. Ce ne sont pas des fantasmes. » A l’inverse, d’autres ont accusé Kamel Daoud de colporter des « clichés islamophobes ». Le point Godwin du débat était atteint et Kamel Daoud prenait alors une décision radicale : il arrête le journalisme pour se consacrer à l’écriture de romans.

S’il y a bel et bien eu une polémique, y a-t-il eu un vrai débat ? La réaction des féministes est symptomatique de la difficulté qu’il y a eu à parler de ces événements. L’Alliance des femmes pour la démocratie l’a résumé dans un communiqué : « Un silence délibéré, politique et médiatique, s’est immédiatement abattu sur ces faits au motif que les auteurs de ces crimes et délits seraient des demandeurs d’asile ou des immigrés en situation irrégulière, et que des réactions contre les réfugiés étaient à redouter ». Un grand nombre de féministes ont condamné à la fois les agressions sexuelles et la récupération politique qui n’a pas manqué d’en être faite par une extrême droite s’affichant alors sensible aux droits des femmes.

Antiracisme et antisexisme

En Allemagne, certaines féministes n’ont pas hésité à questionner la culture des agresseurs et dénoncer « une sorte d’amour "pavlovien de l’étranger" » : pour Alice Schwarzer, rédactrice en chef du magazine allemand Emma, « c’est l’antiracisme qui a priorité sur l’antisexisme ». D’autres voix pensaient que l’identité des hommes coupables de ces crimes n’avait aucune signification et qu’il ne fallait pas oublier que dans toute réunion d’hommes alcoolisés, des viols étaient commis. La preuve par la fameuse fête de la bière munichoise durant laquelle une plainte pour agression sexuelle serait déposée chaque jour, d’après une enquête du Berliner Zeitung publiée en 2014. En France, les organisateurs des fêtes de Bayonne ont diffusé des avertissements contre les viols perpétrés pendant ces nuits d’ivresse.

Visuel de prévention édité par les organisateurs des Fêtes de Bayonne.
Visuel de prévention édité par les organisateurs des Fêtes de Bayonne. - Fêtes de Bayonne

Pour Shereen El-Feki, l’argument de la frustration sexuelle évoqué par Kamel Daoud « est simpliste et réducteur » : « Si les agressions avaient été commises par des Allemands et qu’on l’avait expliqué par le fait qu’ils soient surexposés à la sexualité ou très laxistes sur le sexe, tout le monde aurait trouvé ça absurde », estime-t-elle. Les stéréotypes, elle reconnaît leur existence « des deux côtés de la Méditerranée » mais s’il « est vrai que les gens se font une idée d’un Occident où tout est ouvert et libre », la violence n’est pas due selon elle à une image sexualisée de la femme occidentale : « Les facteurs de violence sont les mêmes à travers le monde, quelle que soit la religion, l’ethnie, le lieu où l’on habite : c’est par exemple le fait d’avoir vu sa mère être victime de violences, ou se sentir frustré de ne pouvoir remplir son rôle d’homme faute d’avoir un travail ».

Un problème mondial

Imaginer que les immigrés ne comprennent pas les normes sociales des sociétés occidentales n’est pas non plus un argument valable pour l’islamologue franco-marocain Rachid Benzine, enseignant à l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence : « Ce genre de problèmes n’a pas eu lieu avec la première génération d’immigrés en Europe, donc historiquement cette essentialisation ne tient pas », estime-t-il. Interrogé par 20 Minutes, il affirme également que la religion n’a rien à voir avec le comportement de ces hommes : « Le discours religieux musulman sur la sexualité est le même que celui qu’on trouve dans le catholicisme. Il ne faut pas écarter les discours religieux et leur importance, mais il faut aussi regarder ce qui se pratique réellement dans ces pays : les jeunes ont du mal à trouver du boulot, à se marier, les relations hors mariage se multiplient, le nombre de divorces augmente et le patriarcat implose. La révolution sexuelle a commencé là-bas. »

Shereen El-Feki est du même avis : « On voit un mouvement dans la société pour s’attaquer aux problèmes de harcèlement sexuel, de violence, du manque d’éducation sexuelle, d’intolérance envers l’homosexualité… » Pour elle, les événements tragiques de Cologne auront au moins eu le mérite de rappeler que la violence envers les femmes n’est pas un problème du passé et concerne le monde entier. La réaction, vivement critiquée, de la maire de Cologne Henriette Reker a mis en lumière des réflexes archaïques qui sévissent partout : elle avait conseillé aux Allemandes de se tenir « à une distance d’au moins la longueur d’un bras d’une personne qu’elles ne connaissent pas » pour éviter les agressions. « Un conseil qui remet en mémoire ce qu’on disait, en plein tribunal, il n’y a pas si longtemps, aux femmes violées : mais qu’alliez vous faire là ? et à cette heure ? et dans cette tenue ? Un conseil que ne sauraient désavouer les prêcheurs intégristes musulmans… », observe la sociologue algérienne Marieme Helie Lucas.