Agressions à Cologne: L’enquête impossible?

MONDE Le 31 décembre, des centaines de femmes ont déclaré avoir été agressées sexuellement dans la rue à Cologne. Où en est l’enquête, six mois après ?...

Audrey Chauvet

— 

La police allemande et une jeune femme pendant le Carnaval de Cologne, le 4 février 2016.
La police allemande et une jeune femme pendant le Carnaval de Cologne, le 4 février 2016. — Martin Meissner/AP/SIPA

Le 31 décembre 2015, le soir de la Saint-Sylvestre, Cologne était le théâtre d’une vague de violences, notamment sexuelles, contre des femmes, attribuées à des migrants. Point sur l’enquête, reportages, témoignages… Six mois après, 20 Minutes revient sur ces événements qui ont scandalisé l’Allemagne, alors aux prises avec un afflux sans précédent de demandeurs d’asile.

Le dossier qui est entre les mains de la justice allemande est monumental : 1.527 plaintes enregistrées par la police, dont 626 pour des délits sexuels, 130 fonctionnaires et 4 procureurs affectés à l’enquête, 300 récits de témoins et 868 heures de vidéos de surveillance à visionner. Le 31 décembre dernier, des centaines de femmes ont déclaré avoir été agressées par des hommes en bande originaires d’Afrique du Nord : des regards insistants, des mains baladeuses, des attouchements, mais aussi des vols de téléphones ou de portefeuilles. Une enquête difficile s’annonce pour identifier les coupables.

Les faits

En janvier, le magazine allemand Bild publiait la liste des plaintes déposées pour des actes commis durant la nuit du 31 décembre : vols, vols de sacs à main, agressions sexuelles, viol en groupe, agressions physiques,… Au total, 1.527 plaintes, dont 626 pour délits sexuels, ont été déposées par 1.218 victimes.

Qui étaient les agresseurs ?

Selon le rapport présenté au parlement régional de Rhénanie du Nord-Westphalie, sur les 153 personnes suspectées d’avoir commis les agressions, 103 sont de nationalité algérienne ou marocaine. Quatre Allemands figurent également dans la liste des suspects. La nationalité de 47 suspects n’a pas pu être établie avec certitude. « Tout laisse à penser que ces jeunes d’origine étrangère, réfugiés ou non, se soient retrouvés sur cette place pour faire la fête. Certains d’entre eux ont commis des délits sous l’effet de l’alcool », a déclaré Ulrich Bremer, le procureur général de Cologne.

Parmi eux, 68 ont le statut de demandeurs d’asile et 18 étaient en situation illégale en Allemagne au moment des faits. La police redoute de ne pouvoir identifier tous les agresseurs car la qualité des vidéos de surveillance est mauvaise et les témoignages fiables de personnes ayant assisté aux agressions manquent. Le dirigeant de la police de Cologne a clairement dit qu’il était possible que la plupart des agresseurs sexuels ne soient jamais interpellés.

Pourquoi est-ce si difficile d’avoir des preuves ?

La grande confusion qui régnait dans la gare et la foule rendent très difficiles les témoignages oculaires ou l’exploitation des vidéos de surveillance. Croisée sur le parvis de la gare de Cologne, une employée de la Deutsche Bahn, chargée de la sécurité, confiait à 20 Minutes qu’elle n’avait rien vu « en particulier » le soir du 31 décembre sur les écrans de contrôle, seulement « une grosse pagaille » : « J’ai été surprise le lendemain en apprenant qu’il y avait eu des viols et des attouchements », confie-t-elle.

Fahed, membre d’une association d’aide aux réfugiés, était aussi à la gare le soir de la Saint-Sylvestre. Il avait sur lui une partie de sa paye mensuelle qui venait de lui être versée, et des dons d’argent pour l’association. 850 euros au total. « En arrivant à la gare à minuit et demi pour aller chez un ami, des gens essayaient sans cesse de voler des choses. Quelqu’un a fini par ouvrir mon sac et a pris tout l’argent liquide. » Pour lui, les voleurs du réveillon étaient tous ivres et étaient des voleurs bien organisés. Mais dans cette pagaille, il dit n’avoir vu aucun acte à caractère sexuel, uniquement des « débuts de bagarre », assure-t-il.

Qui a été condamné ?

Dès les jours qui ont suivi les agressions, la police allemande s’est mise à la recherche des suspects qui avaient pu être identifiés. Un raid dans le quartier de Kalk, à Cologne, s’est soldé par 120 contrôles d’identité et 16 interpellations sans suite.

Les premières condamnations sont tombées en février : trois hommes ont été reconnus coupables de vol. Le premier est un Marocain de 23 ans demandeur d’asile, qui a écopé de six mois de prison avec sursis et 100 euros d’amende pour le vol d’un téléphone portable. Sa victime lui avait couru après qu’il lui a arraché le téléphone, ce qui a permis à la police de l’interpeller. Il portait sur lui une petite quantité d’amphétamines. Lors du procès, il a reconnu les faits et a présenté des excuses. Les deux autres hommes sont un Tunisien de 22 ans, condamné à trois mois de prison avec sursis pour un vol d’appareil photo, et un Marocain de 18 ans, complice jugé en tant que mineur, qui devra subir une mise à l’épreuve de deux ans. Depuis, six autres personnes ont été condamnées pour vols.

Le premier procès pour agression sexuelle ne s’est ouvert qu’en avril : un Marocain de 33 ans comparaissait pour des faits à caractère sexuel commis à Düsseldorf, ville voisine de Cologne, le 31 décembre. Sa victime, une jeune femme de 18 ans, l’avait reconnu en le voyant dans un reportage de la télévision Spiegel TV, où il avait accepté de témoigner de ses « talents » de voleur à la tire. Le soir du 31 décembre, il faisait, selon la victime, partie d’un groupe d’une quinzaine de personnes qui l’ont soumise à des attouchements sexuels.

Fin avril, un jeune homme de 19 ans a été interpellé au nord de la Suisse après un vol dans un centre commercial. De nationalité marocaine, il est suspecté d’être un des « principaux auteurs » des agressions du 31 décembre et faisait l’objet d’un mandat d’arrêt européen émis par le parquet de Cologne.

Début mai, un Algérien de 26 ans a été relaxé par la justice allemande : poursuivi pour agression sexuelle, la plaignante n’a pas été en mesure de le reconnaître. Il était suspecté de faire partie d’un groupe d’une dizaine d’hommes qui ont empoigné la jeune femme au niveau des fesses, des hanches et de la taille. Il a toutefois écopé d’une peine de six mois de prison avec sursis pour une tentative de vol commise avant le 31 décembre et recel de deux téléphones portables dont l’origine était douteuse.

Est-ce de la criminalité organisée ?

Les agressions de la Saint-Sylvestre ne se sont pas limitées à Cologne : douze villes allemandes, dont Francfort, Hambourg, Stuttgart et Düsseldorf ont connu le même type d’agressions. Cette concomitance a fait dire au ministre de la Justice allemand, Heiko Maas, qu’il pouvait s’agir d’une opération pilotée par le « crime organisé » et destinée à voler portefeuilles, sacs à main, téléphones, en détournant l’attention des femmes par des attouchements. Toutefois, cette « conviction personnelle » du ministre a été battue en brèche par le procureur : « Il n’y a aucune preuve d’une action concertée. On sait seulement que certains jeunes se sont donné rendez-vous par téléphone », a-t-il déclaré.