Viols de Stanford: Pourquoi les viols dans les campus américains restent si peu punis

SOCIETE La loi de l’omerta règne encore dans de nombreuses universités américaines…

Delphine Bancaud

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Le 16 septembre 2015. Une manifestation pour protester contre le viol commis à l'université de Stanford.Tessa Ormenyi/AP/SIPA
Le 16 septembre 2015. Une manifestation pour protester contre le viol commis à l'université de Stanford.Tessa Ormenyi/AP/SIPA — Tessa Ormenyi/AP/SIPA

L’affaire a causé un séisme aux Etats-Unis. Près d’un demi-million de personnes avaient signé mardi une pétition en ligne pour demander le renvoi d’un juge californien accusé d’avoir été trop complaisant avec un étudiant de la prestigieuse université de Stanford, coupable de viol. Ce dernier a été condamné la semaine dernière à six mois de prison pour avoir violé une jeune femme inconsciente en janvier 2015. Cette affaire a remis en lumière le fléau des viols sur les campus américains. Car selon une étude de l’ Association of American universities dévoilée en 2015 et réalisée auprès de 150.000 étudiants de 27 campus, 23,1 % des étudiantes  disent avoir subi un acte sexuel non désiré durant leurs quatre années d’études.

Un phénomène d’ampleur qui s’explique notamment par le fonctionnement même des campus, selon Nicole Bacharan, politologue franco-américaine, spécialiste de la société américaine et auteur de Du sexe en Amérique* : « ce sont des sortes de villes de jeunes isolées du reste du monde. Les jeunes qui s’y installent quittent pour la première fois leur famille et vivent en vase clôt. Ils se lâchent et consomment souvent beaucoup d’alcool et de drogue, ce qui les conduit à des comportements déviants ».

Un avis partagé par Jean-Eric Branaa, spécialiste des Etats-Unis et maître de conférences à l’université Assas-Paris II : « les jeunes sont très loin de chez eux, n’ont plus de structure familiale et sont entraînés par l’effet de groupe. D’autant qu’aucun adulte ne rentre dans les fraternités ou les dortoirs des campus. Cet effet d’entrainement conduit souvent à des débordements de la part de ces jeunes immatures qui ne réalisent pas la gravité de leurs actes ». Pour Nicole Bacharan, ces nombreux viols s’expliquent aussi « par la culture de la violence pornographique qui a des répercussions sur les jeunes femmes ou les jeunes homosexuels sur les campus ».

La loi de l’omerta dans de nombreuses universités

Et lorsque ces viols surviennent, la loi de l’omerta règne encore souvent dans les universités américaines. Les victimes hésitent à en parler. « Elles sont tout d’abord dans un état de sidération et culpabilisent. Elles ont aussi peur d’être mises à l’index par les autres étudiants et d’avoir du mal à poursuivre leurs études, qui ont parfois demandé à leur famille de gros efforts financiers », observe Nicole Bacharan.

Autre raison de leur silence : « les victimes étaient souvent alcoolisées au moment des faits. Elles ne se souviennent pas toujours de tout ce qui s’est passé et craignent que leur parole soit remise en cause », ajoute Jean-Eric Branaa. D’autant qu’elles savent que si l’affaire arrive en justice, elles seront souvent « démolies » par l’avocat de la défense, qui cherchera à les décrédibiliser, comme en témoigne la bouleversante lettre lue jeudi par la victime de Stanford à son agresseur devant le tribunal.

Dans certains Etats, le silence est encore plus de rigueur : « c’est le cas par exemple dans le Sud des Etats-Unis, qui est sous influence évangélique. On estime que les jeunes n’ont pas de relations sexuelles, même si ce n’est pas le cas. Dans ce contexte, il est encore plus difficile de dénoncer un viol », explique Jean-Eric Branaa.

Des affaires réglées sous le manteau

Et lorsque les victimes parlent, les directions de certaines universités semblent souvent faire preuve de laxisme. « Bien souvent, on règle ces affaires en interne, alors qu’elles sont d’ordre judiciaire. Cela aboutit à une exclusion temporaire ou définitive du coupable ou des coupables quand il s’agit de viols collectifs », constate Nicole Bacharan.

Si les universités règlent ces affaires sous le manteau, c’est bien évidemment aussi car elles craignent pour leur réputation. Notamment lorsque les auteurs de ces viols sont des sportifs. « Les universités américaines font du marketing avec les clubs sportifs. Quand une équipe affiche de bons résultats, elle attire les sponsors et permet que l’on parle de l’université dans tout le pays. Les sportifs sont donc des porte-drapeaux de l’université qu’elle chouchoute, quitte à fermer les yeux sur leurs méfaits ou à en minorer les conséquences », observe Jean-Eric Branaa.

Les jurys des tribunaux et les magistrats sont aussi taxés par des associations féministes de faire preuve de clémence dans les affaires de viols impliquant des étudiants. « Peut-être protègent-ils des intérêts sous-jacents ou veulent-ils limiter les conséquences pour l’auteur des faits ? », s’interroge Jean-Eric Branaa.

Dans l’affaire de Stanford, le magistrat, s’est ainsi justifié en estimant qu’une peine plus lourde aurait pu avoir « un impact profond » sur l’avenir du jeune homme qui a fait preuve de « remords sincères ». « Ils ont aussi parfois des difficultés à faire clairement la lumière sur le non-consentement de l’acte sexuel par la victime, notamment lorsque l’alcool est en jeu », indique Nicole Bacharan.

Barack Obama en première ligne dans la bataille

Mais la situation commence à évoluer dans certaines universités, selon la spécialiste : « depuis environ 5 ans, les protestations des associations féministes et la multiplication de plaintes font bouger les universités. Certaines ont mis en place des ateliers où l’on explique aux étudiants la réalité des viols aux Etats-Unis, les risques de l’alcool, les moyens de se défendre quand on est victime ». Il faut dire qu’elles craignent d’être poursuivies, comme l’Université Columbia en 2014. Vingt-trois étudiantes avaient déposé une plainte auprès du gouvernement fédéral contre elle, l’accusant de ne rien avoir fait pour lutter contre les agressions sexuelles.

En 2014, la Californie a adopté une loi intitulée «yes means yes » sur le consentement sexuel sur les campus. Désormais, les étudiants doivent obtenir un oui formel de leurs partenaires pour avoir des rapports sexuels. « D’autres campus, comme Duke en Caroline du Nord ou l’université de Houston au Texas ont adopté cette loi dans leur règlement interne », indique Jean-Eric Branaa

La Maison Blanche a également lancé en 2014 une campagne nationale, intitulée « C’est notre problème » (« It is on us »), portée par Barack Obama lui-même. Mais il faudra encore du temps pour faire bouger les mentalités et pour que le viol soit puni comme il se doit…

*Du sexe en Amérique, Robert Laffont, 2016, 22 euros.