Tunisie: Pourquoi Ennahda, le mouvement islamo-conservateur, a décidé de se «muer» en parti civil

POLITIQUE En Tunisie, le mouvement islamo-conservateur Ennahda a annoncé dimanche la séparation de ses activités religieuses et politiques...

Laure Cometti

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Rached Ghannouchi, président du mouvement Ennahda, lors du 10e congrès du parti, le 23 mai 2015 à Hammamet.
Rached Ghannouchi, président du mouvement Ennahda, lors du 10e congrès du parti, le 23 mai 2015 à Hammamet. — MOHAMED KHALIL / AFP

Une annonce historique. En Tunisie, le mouvement islamiste Ennahda (« la renaissance » en arabe) a décidé de séparer ses activités politiques religieuses lors de son dixième congrès, samedi et dimanche à Hammamet. Son fondateur Rached Ghannouchi a été réélu ce lundi à la tête de la formation qui assume désormais un tournant stratégique. Comment va se traduire cette évolution et augure-t-elle une renaissance d’Ennahda ?

Qu’a décidé la direction d’Ennahda ?

Cette séparation du politique et du religieux au sein du parti très conservateur a été expliquée par son fondateur, Rached Ghannouchi. « Nous nous dirigeons (…) vers un parti civil à référent islamique », qui s’inspire « des valeurs de l’islam et de la modernité », a-t-il affirmé. Il faut selon lui veiller « à garder la religion éloignée des batailles politiques ».

Comment cette séparation va-t-elle se traduire dans le fonctionnement du parti ?

« A ce jour il y a des prédicateurs élus à la Choura [le conseil de la Choura, la plus haute autorité du parti] et aussi de nombreuses associations, dont certaines humanitaires, qui travaillent avec le parti », détaille Nicolas Dot-Pouillard, chercheur au Conseil européen de la recherche. Pour l’heure, la direction n’a pas précisé leur sort.

Mais « dans la pratique, cela ne changera pas grand-chose car cette décision était en fait déjà en application depuis plusieurs années dans la pratique du parti », estime François Burgat, directeur de recherche à l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman (IREMAM).

« La frontière entre les deux activités n’est pas si rigide. Ennahda reste un mouvement fondamentalement conservateur », abonde Beligh Nabli, directeur de recherche à l’IRIS*.

Pourquoi cette décision ?

Ce n’est pas vraiment une surprise. Le sujet avait déjà été abordé lors du congrès du parti en 2012. « Depuis une dizaine d’années, le parti est dans une démarche d’ouverture. Il a engagé le dialogue avec d’autres forces politiques dès 2005 », ajoute Nicolas Dot-Pouillard.

Ennahda a plusieurs bonnes raisons de rompre avec ses activités religieuses. D’abord, le parti a tiré les leçons de l’Egypte, où les Frères Musulmans ont été chassés par le maréchal Al-Sissi. Le parti, propulsé au pouvoir après la chute de Ben Ali en 2011, a été chassé par la mobilisation populaire. « Ennahda a été accusé d’être responsable de l’effondrement économique du pays et de la hausse de la menace terroriste. Il a aussi fait l’objet de procès d’intention de la part de ses détracteurs », observe Beligh Nabli. « Plutôt que de nourrir la fracture entre les islamo-conservateurs et les modernistes, Ennahda choisit de tourner la page de l’islamisme. Mais la frontière n’est pas si rigide et le mouvement reste fondamentalement conservateur ».

En se muant en parti civil, Ennahda est en accord avec l’évolution de la société tunisienne, dont « une majorité est favorable à la séparation du politique et du religieux, tout en restant attachée aux valeurs conservatrices », explique Nicolas Dot-Pouillard. La Constitution adoptée en 2014 acte d’ailleurs cet équilibre, en établissant que l’« islam est la religion » de la Tunisie, « un Etat civil fondé sur la citoyenneté ».

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Le « mouvement de la renaissance » est-il en train de « renaître » ?

Cette annonce permet en tout cas à Ennahda d’afficher un nouveau visage. Le parti fait ainsi « le pari d’accroître son acceptabilité en tant que force politique pour pouvoir éventuellement gouverner dans un climat plus serein », abonde Beligh Nabli. En particulier à l’international, estime François Burgat. « La stratégie de Ghannouchi est une stratégie de normalisation, notamment en direction de la France. Il a parfaitement compris qu’une majorité électorale ne suffit absolument pas à exercer le pouvoir. Il est donc sur une stratégie d’affirmation lente de sa crédibilité auprès des détenteurs des différents cercles de décision, tant dans le pays que sur la scène internationale ».

Reste à voir si ce tournant sera payant lors des prochaines élections. « Ce repositionnement symbolique peut bien sûr crédibiliser l’image du parti « ex-islamiste » auprès de nouveaux électeurs. Mais il peut sans doute plus le couper d’une partie de sa base potentielle », met en garde François Burgat.

 

*auteur de Géopolitique de la Méditerranée (Armand Colin, 2015).