Centrafrique: L'ONU est-elle impuissante face aux abus sexuels commis par des Casques bleus?

EXACTIONS De nouvelles allégations d’abus sexuels éclaboussent les Casques bleus de l’ONU et les soldats français de la force Sangaris en Centrafrique…

Laure Cometti

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Un soldat de la MINUSCA à Bangui en Centrafrique en octobre 2015.
Un soldat de la MINUSCA à Bangui en Centrafrique en octobre 2015. — Anthony Fouchard/SIPA

La réputation des Casques bleus de l’ONU a été ternie ces derniers mois par une série de scandales d’abus sexuels. L’ONU a annoncé jeudi avoir ouvert une enquête sur de nouvelles allégations de violences sexuelles commises en Centrafrique par des Casques bleus. Mais ils ne sont pas les seuls visés par ces accusations, des soldats de la force française Sangaris sont également soupçonnés d’exactions sexuelles.

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Le secrétaire général de l’ONU « profondément choqué »

Dès le début des années 2000, l’ONU a été éclaboussée par des scandales sexuels impliquant des Casques bleus. Les allégations révélées mercredi concernent les contingents burundais et gabonais de la MINUSCA [la mission des Nations Unies en Centrafrique, créée en 2014 pour maintenir la paix dans un contexte post-guerre civile] et la force française Sangaris, dans la région de Kémo entre 2013 et 2015. Le secrétaire général de l’ONU s’est dit « profondément choqué ». Mais l’organisation semble inefficace pour gérer le problème des abus perpétrés par les Casques bleus. Un phénomène particulièrement aigu en Centrafrique, souligne Philippe Chapleau, journaliste à Ouest-France et animateur du blog Lignes de défense. « Il y a eu des affaires similaires au Mali et en République Démocratique du Congo, mais pas d’une telle ampleur ».

« C’est une grosse opération, avec 12.000 soldats et policiers, donc proportionnellement il y a malheureusement plus de chances d’exactions que dans d’autres missions plus petites », avance Emmanuel Dupuy, président de l’Institut Prospective et Sécurité en Europe (IPSE).

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Des garde-fous et lanceurs d’alertes

Si ces exactions « ne sont pas intrinsèques aux missions onusiennes » pour Philippe Chapleau, le caractère multidimensionnel des missions de l’ONU favorise une plus grande transparence. « Ces missions regroupent des militaires, des policiers, des logisticiens, des corps d’appui, des administrateurs, de nationalités différentes », égrène Emmanuel Dupuy. En tout, dix Etats participent à la MINUSCA.

Une large diversité des corps de métiers, parmi lesquels certains peuvent « jouer un rôle de garde-fous, voire de lanceurs d’alerte », souligne Philippe Chapleau. Environ 80 ONG sont présentes en Centrafrique, note Emmanuel Dupuy. « Au contact des populations civiles, elles se trouvent être l’écho de ce qui par le passé était peut-être moins visible ». C’est d’ailleurs l’association AIDS-Free World qui a révélé mercredi de nouveaux témoignages de victimes de viols. Il y a moins d’un an, l’ONG avait déjà lancé l’alerte en transmettant au journal britannique The Guardian un rapport confidentiel de l’ONU faisant état d’abus sexuels commis par des soldats français sur des enfants du camp de réfugiés de M’Poko, près de la capitale Bangui. Des cas d’abus sur des mineurs du camp de déplacés de Ngakobo ont également été rapportés.

Les Casques bleus sont souvent au contact de populations civiles réfugiées ou déplacées, dont beaucoup sont des femmes ou des enfants dans une situation de grande vulnérabilité. « Comme les troupes onusiennes sont plus souvent déployées dans des pays où la gouvernance est défaillante voire inexistante, leur mandat requiert une interaction prolongée et répétée avec ces populations », observait en 2010 Johanne Bournival, auteure d’un mémoire consacré à ce sujet.

« L’ONU est réactive, mais pas proactive »

Pour tenter de prévenir ces exactions, l’ONU a créé en 2005 un service de déontologie et discipline chargé d’inciter les pays fournisseurs de contingents à une plus grande responsabilisation de leurs soldats et un meilleur respect des normes de conduite des Nations Unies. Mais ce dispositif semble insuffisant.

Les allégations d'abus sexuels concernant les militaires du personnel de l'ONU, de 2007 à 2016.
Les allégations d'abus sexuels concernant les militaires du personnel de l'ONU, de 2007 à 2016. - ONU

« L’ONU est réactive, mais pas proactive », résume Emmanuel Dupuy. L’organisation a réagi fermement et prend ces allégations d’abus sexuels très au sérieux. Le Conseil a adopté le 11 mars dernier une résolution, proposée par les Etats-Unis, qui prévoit de rapatrier des contingents entiers de Casques bleus en cas de soupçon d’abus sexuels ou d’exploitation sexuelle.

Mais en amont, l’institution pêche un peu. « Peut-être faudrait-il envisager des formations dispensées par l’ONU pour sensibiliser les Casques bleus », suggère Philippe Chapleau, qui mentionne également le manque de repos de certains contingents, qui, faute de moyens, voient leurs soldats rester en mission durant 20 mois (contre 4 à 6 mois pour les soldats français).