Crise des migrants: « Ces négociations n'ont rien à voir avec les droits des réfugiés. Les Etats s'en fichent!»

INTERVIEW Yunus Muhammadi, réfugié afghan installé en Grèce depuis plus de dix ans, est le président de l’association « Greek Forum fo Refugees », l’une des organisations les plus impliquées dans la gestion de la crise actuelle…

Propos recueillis par Helene Sergent

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Des réfugiés dans le village grec d'Idomeni à la frontière macédonienne, le 17 mars 2016.
Des réfugiés dans le village grec d'Idomeni à la frontière macédonienne, le 17 mars 2016. — GAEL MICHAUD/SIPA

La réunion qui se tient depuis jeudi 17 mars à Bruxelles entre les 28 pays de l’Union Européenne et la Turquie a pour objectif d’apporter une réponse concrète à la crise humanitaire que subit la Grèce depuis la fermeture de plusieurs frontières en Europe centrale. A quelques heures de l’annonce des détails de l’accord final prévue ce vendredi, Yunus Muhammadi, qui dirige l’une des associations grecques les plus actives en matière d’accueil et d’aide aux réfugiés, confie ses doutes et ses craintes quant à la situation des milliers de personnes coincées en Grèce.

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Quelles sont les missions du Greek Forum for Refugees ?

Il s’agit d’un réseau d’entraide pour toutes les communautés de réfugiés créé en 2010. A l’époque les Afghans, les Somaliens les Soudanais représentaient la majorité des réfugiés en Grèce mais aujourd’hui c’est beaucoup plus varié. L’une de nos missions principales consiste à informer les réfugiés de leurs droits, notamment en matière d’asile.

Pendant longtemps, les réseaux communautaires avaient ce rôle-là. Les personnes qui venaient d’arriver en Grèce n’osaient pas demander l’asile, ni se tourner vers les ONG. Nous tentons également de faire le lien entre les autorités politiques, les associations, l’administration, certaines institutions européennes et les réfugiés.

Nous avons déployé sur le terrain plusieurs volontaires qui servent de médiateurs, de traducteurs. Nous sommes présents dans les centres d’accueil et sur les sites qui accueillent des réfugiés comme le Pirée. Nous sommes également sollicités par le gouvernement. Certains de nos travailleurs communautaires sont désormais rémunérés par l’Etat, et c’est une première ! Leur mission consiste à servir de médiateur interculturel entre les autorités et les réfugiés. C’est essentiel. On essaie également de répertorier toutes les problématiques que rencontrent les réfugiés sur le terrain car il existe un fossé énorme entre ce qui est prévu par l’administration grecque et ce qui se passe dans la réalité.

Quelles sont ces problématiques ?

Ce qui nous interpelle c’est le désespoir et l’absence totale de perspective qu’ont aujourd’hui les réfugiés. Ils ne savent pas quoi faire, ils n’ont pas accès aux informations les plus récentes, beaucoup pensent encore que la frontière macédonienne va rouvrir et qu’ils pourront continuer leur route. Ils savent que la réunion entre l’UE et la Turquie de ces 17 et 18 mars est importante et ils attendent beaucoup de ce rendez-vous.

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La seconde inquiétude que nous notons concerne la place grandissante que prennent les passeurs. Le jour de l’annonce de la fermeture de la frontière par la Macédoine à tous les réfugiés, certains trafiquants jubilaient. Les passeurs surnomment, entre eux, l’année 2015 « l’année de la défaite » parce qu’ils n’ont pas pu s’enrichir à la hauteur de leurs espérances. Les frontières étaient encore ouvertes et les gens passaient d’un pays à un autre sans faire appel à eux. Avec la fermeture récente des frontières, ces trafiquants savent qu’ils sont une alternative pour les familles qui veulent continuer leur chemin. Cela signifie plus de morts, plus de risques, plus de pauvreté pour les réfugiés.

On a recueilli également beaucoup de témoignages de réfugiés faisant état d’arnaques et d’abus de la part de chauffeurs de taxi ou de bus. Certains ont dû débourser 400 euros pour aller jusqu’à Idomeni en voiture ! Nous essayons de dissuader et d’informer les réfugiés sur ces pratiques dangereuses et illégales mais les passeurs agressent régulièrement nos médiateurs, comme ça a été le cas à plusieurs reprises, place Victoria à Athènes.

Selon vous, le gouvernement grec s’est-il réellement emparé du problème ?

Il y a une volonté, de la part de l’Etat, de gérer cette situation. La semaine dernière,le gouvernement a créé un comité interministériel pour faire travailler, conjointement les équipes en charge de la Santé, de la Sécurité, des Transports, de l’Intérieur. Ça n’existait pas avant ! Il a fallu attendre 2015 pour que soit créé un ministère des Migrations, entièrement dédié à la question des réfugiés.

Mais il reste encore beaucoup à faire. Les infrastructures d’accueil des réfugiés ne sont pas prêtes et loin d’être adaptées. Beaucoup de réfugiés préfèrent revenir au port du Pirée plutôt que d’attendre dans un des camps de l’Etat ! Cela en dit long sur les conditions de vie au sein de ces sites.

Quel point de vue portez-vous sur l’accord qui devrait être scellé entre l’UE et la Turquie ?

Même moi, qui ai été réfugié un jour, je ne peux imaginer ce que ressentent ces Syriens, ces Irakiens, ces Afghans, coincés à Idomeni, lorsqu’ils entendent parler de cet accord. Tout au long des négociations, les Etats n’ont réfléchi qu’en termes de bénéfices individuels. Aucun de ces pays ne se soucie des droits humains ou des droits des réfugiés. Ils s’en fichent !

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En Turquie, au lendemain de la première réunion du 7 mars, on pouvait lire dans les médias locaux la satisfaction des politiques et de la société, notamment concernant la question des conditions d’attribution de visas aux Turcs. Mais que va-t-il advenir des réfugiés ? Ces négociations n’ont rien à voir avec les réfugiés, il s’agit simplement de déterminer comment les frontières européennes peuvent être fermées.