Crise des migrants: «On assiste à un marchandage sordide» entre la Turquie et l'UE

CRISE DES RÉFUGIÉS Les 28 Etats membres de l’Union Européenne retrouveront la Turquie pour la signature finale d’un accord, les 17 et 18 mars prochain…

Hélène Sergent

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Lundi 7 mars 2016, le premier ministre Turc et plusieurs chefs d'Etats européens se sont retrouvés à Bruxelles pour finaliser un accord à propos de la crise des réfugiés.
Lundi 7 mars 2016, le premier ministre Turc et plusieurs chefs d'Etats européens se sont retrouvés à Bruxelles pour finaliser un accord à propos de la crise des réfugiés. — Francois Walschaerts/AP/SIPA

« Un bon accord qui va changer la donne », « un acte très important » : au lendemain du sommet sur la crise des réfugiés organisé à Bruxelles entre le Premier ministre Turc et les 28 chefs d’Etats de l’Union Européenne, l’heure est au service après-vente. S’il s’agit d' une première ébauche, visant à être finalisée dans dix jours, cet accord suscite d’ores et déjà de nombreuses critiques.

« Un Syrien pour un Syrien »

Alors qu’à la veille du sommet, plusieurs voix s’élevaient contre l’éventualité d’une « fermeture de la route des Balkans », envisagée par les négociateurs, les propositions apportées dans la nuit de lundi à mardi par la Turquie semblent aller au-delà de cette proposition. Le texte suggère désormais de « renvoyer en Turquie tous les migrants en situation irrégulière qui partent pour gagner les îles grecques », y compris les Syriens fuyant les combats. En échange, les Etats membres de l’UE s’engagent pour « chaque Syrien réadmis par la Turquie à la réinstallation d’un autre Syrien au sein des Etats membres ».

En clair, les Turcs s’engagent à intercepter tous les bateaux transportant des réfugiés avant qu’ils n’arrivent en Grèce et à enregistrer les demandes d’asiles. En échange, les pays de l’UE s’engagent à accueillir 70 000 réfugiés et à les acheminer en avion. Un moyen de « briser le business model des passeurs », de « sauver des vies » et de « soulager une partie de la pression sur la Grèce », a justifié la Commission européenne.

Cette externalisation de la gestion des réfugiés vers la Turquie pose quelques questions éthiques et juridiques souligne François Gemenne, chercheur en science politique à l’université de Liège et à Sciences Po : « On assiste à un marchandage sordide. L’Europe demande au fond à la Turquie de faire ce qu’elle est incapable de faire. Ethiquement, cette idée d’échanger des réfugiés, cette logique du 'Tu m’en donne un, je t’en donne un' me paraît très discutable. »

Au sein des instances internationales, l’accord suscite également l’indignation. Filippo Grandi, haut-commissaire aux réfugiés de l’ONU s’est dit ce mardi « profondément préoccupé par tout arrangement qui impliquerait le retour indiscriminé de gens d’un pays à un autre et ne détaillerait pas les garanties de protection des réfugiés en vertu du droit international ». A noter également que « l’expulsion collective d’étrangers est interdite par la convention européenne des droits de l’Homme » ajoute le HCR.

Des contours flous 

D’autant que les modalités arrêtées lors du sommet restent vagues. « Que fait-on des réfugiés Irakiens, Afghans, Somaliens qui fuient aussi des conflits ? Et si la Turquie s’engage à renvoyer les migrants économiques dans leurs pays, qui va déterminer quel pays est considéré comme sûr et lequel ne l’est pas ? », s’interroge François Gemenne.

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Si Jean-Claude Juncker, Président de la Commission Européenne, assure que tous les éléments du droit international seront respectés par cet accord, plusieurs ONG rétorquent que les propositions d’Ankara vont à l’encontre des conventions internationales. Parmi elles, celle des Nations Unies sur les réfugiés, née en 1951, interdit à ses signataires d’expulser ou de renvoyer des réfugiés, sauf en cas de menace à l’ordre public.

Des contreparties importantes

Dernier aspect vivement critiqué après l’ébauche d’accord, les contreparties exigées par la Turquie. Le Premier ministre Ahmet Davutolgu a convaincu les Européens d’accélérer le versement du montant de trois milliards d’euros initialement alloué pour assurer le financement d’une première série de projets et d’ajouter à cette enveloppe un nouveau montant de trois milliards d’euros.

Au total, l’UE s’engage à verser 6 milliards d’euros aux Turcs pour la gestion des réfugiés. Le processus d’adhésion du pays à l’Union et la suppression de l’actuel régime de visas pour les citoyens turcs voulant se rendre dans l’un des Etats membres ont également été consentis.

« Le gouvernement turc a une capacité de négociation immense puisqu’il accueille déjà sur son sol près de 3 millions de réfugiés », analyse François Gemenne. Et pour le chercheur, la marge de manœuvre d’Erdogan est considérable : « Le gouvernement turc va essayer de tirer au maximum. Ça ne m’étonnerait pas d’assister, dans les dix prochains jours, à de nouvelles propositions de lois liberticides ou de nouvelles fermetures de journaux d’opposition. »