Crise des migrants: L’hémorragie peut-elle faire imploser la Turquie?

EUROPE A l'occasion du sommet extraordinaire sur les migrants, les dirigeants européens et turcs vont tenter de trouver un accord sur la mise en œuvre du plan d’action…

Audrey Chauvet
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Des migrants syriens se rendent attendant de passer en Grèce, près de la ville d'Ayvacik, en Turquie, le 29 janvier 2016.
Des migrants syriens se rendent attendant de passer en Grèce, près de la ville d'Ayvacik, en Turquie, le 29 janvier 2016. — Halit Onur Sandal/AP/SIPA

« La solution est européenne », ont déclaré en chœur François Hollande et Angela Merkel vendredi. Mais ce lundi, la solution sera plutôt turque : réunis à Bruxelles pour un sommet extraordinaire sur les migrants, les dirigeants européens et turcs vont tenter de trouver un accord sur la mise en œuvre du plan d’action décidé le 29 novembre. L’Europe a déboursé 3 milliards d’euros pour « fixer » les réfugiés syriens en Turquie et éviter qu’ils n’arrivent sur les côtes européennes, mais l’hémorragie se poursuit et l’Europe s’impatiente.

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Les migrants, un levier pour Erdogan

« On ne peut pas vérifier à quoi servent exactement les sommes versées par l’Union européenne, explique Alican Tayla, enseignant en relations internationales à l’université Paris 13. Il y a aujourd’hui plus de 3 millions de réfugiés qui sont en situation extrêmement précaire. La Turquie n’est pas un pays qui a une tradition d’accueil de migrants, elle n’a pas d’infrastructures et pas d’expérience de gestion de crise. »

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Si Ankara manque de moyens, la volonté politique d’agir efficacement pour contenir le flot de réfugiés à l’intérieur du pays manque également : « Erdogan utilise cette crise comme levier pour les négociations avec l’Union européenne, poursuit Alican Tayla. Le pays connaît une des pires dérives autoritaires de son histoire mais il y a extrêmement peu de réactions de la part des pays européens : ils sont prêts à passer outre ce problème pour que la Turquie leur envoie le moins de migrants possibles. »

« Quand l’UE hausse le ton, Ankara s’en fiche »

Malgré les emprisonnements de journalistes, la mise sous tutelle de journaux d’opposition, les répressions violentes de soulèvements populaires, le président Recep Tayyip Erdogan a les coudées franches et exige même, en retour des actions qu’il dit entreprendre pour juguler l’afflux de migrants, que l’UE assouplisse les négociations en vue de l’entrée de la Turquie dans l’union. « La crise des migrants est un atout pour Erdogan, puisqu’il a pratiquement menacé de lâcher 3 millions de migrants syriens vers l’Europe. Quand l’UE hausse le ton pour dénoncer les entraves à la liberté d’expression, Ankara s’en fiche. L’Union européenne ne peut rien contre la Turquie, car c’est elle qui a besoin de la Turquie », analyse Alican Tayla.

Un pays déstabilisé

Cette stratégie est peut-être payante pour le gouvernement Erdogan mais toute la population turque en fait les frais, à commencer par les opposants au président. La population kurde est prise pour cible dans le sud-est du pays, les attentats attribués à Daesh renforcent le sentiment d’insécurité de la population qui voit arriver dans les rues d’Istanbul des migrants contraints de mendier : la Turquie est-elle sur le point d’imploser ?

« Le pays est totalement déstabilisé depuis les émeutes de 2013 au cours desquelles 12 personnes sont mortes, rappelle Alican Tayla. Le sud-est du pays est aujourd’hui en situation de guerre civile et le régime d’Erdogan ne repose plus sur une légitimité électorale vu les conditions dans lesquelles les dernières élections se sont tenues. Le pouvoir ne  respecte plus ni les institutions ni les libertés fondamentales, et n’assure pas la protection de tous ses citoyens ». Et ce n’est pas sur une Europe entièrement focalisée sur la crise migratoire qu’il faudra compter pour faire pression sur le gouvernement turc.