«En Grèce, les réfugiés sont dans une prison à ciel ouvert»

INTERVIEW Marie-Elisabeth Ingres, chef de mission pour Médecins Sans Frontières lance un cri d'alarme à toute l'Union européenne (UE) pour aider les populations bloquées en Grèce après la fermeture des frontières de nombreux pays européens...

Propos recueillis par Romain Scotto

— 

Un enfant observe des détritus à Idomeni, un village grec à la frontière macédonienne le  4 février 2016.
Un enfant observe des détritus à Idomeni, un village grec à la frontière macédonienne le 4 février 2016. — SAKIS MITROLIDIS

Depuis octobre dernier, Marie-Elisabeth Ingres travaille en Grèce auprès des réfugiés. Cette chef de mission pour Médecins Sans Frontière a vu la situation de ces milliers de migrants se détériorer jusqu’à aujourd’hui. En raison des restrictions sur le nombre de migrants autorisés à entrer dans les différents pays de l’UE, des milliers de personnes sont bloquées côté grec à la frontière avec la Macédoine.

 

 

Présente à Idomeni, village frontière grec où affluent les vagues de migrants, la responsable de l’ONG témoigne d’une situation désastreuse.

Pourriez-vous décrire les conditions dans lesquelles vous travaillez à Idomeni actuellement ?

Normalement, c’est un camp prévu pour une capacité de 1.500 personnes. Il y en a 11.500. On essaie de veiller à un minimum d’assistance pour ces personnes, en termes d’hébergement, de nourriture, de vêtements, de consultations médicales. La situation n’est pas gérable sur le long terme. Depuis quelques jours, on rajoute des tentes dépliables de camping, on essaie de rajouter des toilettes, d’assurer l’accès à l’eau. On ne peut pas les laisser comme ça sans rien à la frontière. La prise en charge n’est pas du tout adaptée. Les personnes sont là depuis plusieurs jours. Il faut s’organiser complètement différemment. La situation est aussi critique à Athènes. Les centres de réception sont pleins.

Combien de personnes arrivent chaque jour à la frontière ?

2.000 arrivent dans les villes et pas plus de 500 personnes sont autorisées à passer chaque jour. Il y a eu une amélioration de la situation en octobre, novembre, quand la route était ouverte. Les gens passaient. Puis en novembre, seules trois nationalités ont été autorisées à passer la frontière. Les Syriens, les Afghans et les Irakiens. Depuis, ça ne fonctionne plus. [Les Afghans n’ont plus le droit de passer et le contrôle d’identité est renforcé pour les Syriens et Irakiens]. Il y a certainement plus de 30.000 personnes sur le territoire actuellement. D’ici 2 à 3 semaines, il y aura 100.000 personnes en Grèce. Ce pays ne peut pas gérer seul cette situation qui doit être gérée par l’ensemble des pays européens avec une politique commune.

Quelle est la proportion d’enfants dans ces camps ?

Il y en a beaucoup. Plus de 30 % des arrivées sur les villes. Avec les femmes, cela représente 55 % des arrivants. C’est un vrai souci en termes de protection et de santé. La route empruntée est semée d’embûches. Ils arrivent souvent avec des infections respiratoires parce qu’ils ont passé la mer Egée. Et il faut parler du traumatisme psychologique.

Comment expliquez-vous aux populations qu’elles n’ont pas le droit de passer la frontière ?

Ils ne comprennent pas. On leur dit juste que la frontière est fermée. Certains vous racontent leur histoire. J’ai parlé une fois avec une Iranienne. Elle pleurait en face de moi en me disant que son mari était opposant politique et qu’ils ne pouvaient pas rentrer. Nous, là, on ne sait pas quoi faire. Je ne sais pas ce qu’elle est devenue. Elle a fui avec de l’espoir et son rêve est détruit.

Certains font-ils demi-tour ?

Oui, au bout d’un moment, ils se disent : "Je rentre". Le retour est organisé par l’office international des migrations par avions. Beaucoup de Maghrébins étaient concernés à un moment.

Quelle est la réaction de la population locale ?

Les gens ont un peu peur. Quand c’était une route de transit, ça allait. Mais sinon, je les trouve très hospitaliers. Beaucoup donnent de leur temps, des vêtements, de la nourriture. On travaille avec eux. La population locale grecque donne d’elle-même. Elle pallie [l’inaction des] autorités grecques et des pays européens. Ce camp est une prison à ciel ouvert. Les gens sont piégés. Qu’est ce qu’ils deviennent ? Il y a un manque de respect et de leur dignité évident en prenant cette décision de fermer les frontières.

Avez-vous le sentiment que la gestion des populations indésirables est uniquement déléguée aux ONG aujourd’hui ?

Oui, mais on ne peut pas gérer une crise politique. Les autorités grecques créent des camps dans toute la zone. Il y a une crise humanitaire. C’est juste improbable. C‘est dû au refus des pays européens de prendre leurs responsabilités. C’est extraordinaire. On est en Grèce depuis 1 an et on ne cesse de le dire.

François Hollande a confirmé vendredi que 30.000 migrants seraient bien accueillis en France…

Très bien… Il ne faut pas laisser la Grèce s’occuper toute seule de cette situation. Ce n‘est pas un pays suffisamment fort pour cela. Il ne faut pas oublier qu’il est touché par une grave crise économique. On veut persuader les pays européens en leur disant que c’est ingérable. C’est un désastre.