Vague de répression en Chine: «Le pouvoir chinois ne prend pas beaucoup de risques»

INTERVIEW Jean-Vincent Brisset, directeur de recherches à l’Institut de relations internationales et stratégiques, revient sur les récentes interpellations d’Européens en Chine…

Propos recueillis par Anne-Laëtitia Béraud

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Des manifestants tiennent des panneaux à l'effigie du libraire disparu Gui Minhai, le 10 janvier à Hong Kong.
Des manifestants tiennent des panneaux à l'effigie du libraire disparu Gui Minhai, le 10 janvier à Hong Kong. — James Ma/NEWSCOM/SIPA

L’ambassadeur de l’Union européenne en Chine a exprimé mercredi ses « vives inquiétudes » après la détention par Pékin de plusieurs citoyens européens, quelques heures après la diffusion par la télévision d’Etat d’une « confession » du militant suédois Peter Dahlin, détenu par les autorités.

Cette affaire intervient après la réapparition mystérieuse, en Chine continentale, de deux libraires hongkongais disparus, des ressortissants de pays européens employés par une maison d’édition, l’expulsion d’une journaliste française fin décembre et des interpellations d’avocats défenseurs des droits de l’Homme. La Chine ouvre-t-elle une nouvelle période de répression ? Eléments d’analyse avec Jean-Vincent Brisset directeur de recherche à l’IRIS, spécialisé sur l’Asie.

Plusieurs défenseurs des libertés sont ou ont été récemment détenus en Chine, est-ce nouveau ?

C’est la Chine de tous les jours. Quand ce sont des pauvres gens ou des chrétiens qui sont arrêtés, on n’en parle pas. Mais quand on frappe des intellectuels, ou des Européens, c’est différent et les médias s’en font écho… Cependant, la situation n’a rien d’exceptionnel. Le pouvoir chinois affirme son pouvoir en arrêtant des gens. Les personnes qui ont récemment « disparu », le militant suédois ou la journaliste française ne sont, objectivement, pas d’une grande importance. Comme on dit en Chine : « Tue le poulet pour effrayer le singe ». Cela veut dire que si tu attaques le faible, tu feras peur au fort [qui se tiendra à carreau]. En s’en prenant à des éditeurs, à un militant européen, ou encore une journaliste, le pouvoir chinois ne prend pas beaucoup de risques.

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Pourtant, l’ambassadeur de l’Union européenne en Chine a exprimé mercredi ses « vives inquiétudes » après la détention par Pékin de plusieurs citoyens de l’UE…

Cet ambassadeur n’a pas vraiment d’autre pouvoir que d’exprimer ses inquiétudes. L’Union européenne ne réagira pas comme pourraient le faire les Etats-Unis par exemple.

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La « confession » à la télévision, avant même la tenue d’un procès, est-elle surprenante ?

Non, ce n’est pas nouveau. Cette mise en scène où la personne adopte une attitude de coupable et affirme ses torts est classique dans la civilisation chinoise.

Ces répressions sont-elles liées à une perte de légitimité du pouvoir ?

Le régime reste légitime aux yeux de nombreux Chinois tant qu’ils leur assurent le vivre et le couvert, et quand bien même il empiète sur une partie de leurs libertés. Cependant, on ne peut nier un début de perte de légitimité. Il y a Hong Kong, où le pouvoir de Pékin n’a toujours pas marqué de son empreinte cet appendice. Il a aussi la fracture sociale profonde au sein du pays, avec des révoltes de paysans que la Chine ne connaissait pas il y a vingt ans. Et que le pouvoir ne résout pas. Il y a enfin les pollutions intenses que les villes subissent. Elles sont mortelles, et les Chinois ont vu que le pouvoir ne réussit pas à agir. Le pouvoir est fort, mais aussi fragile sur plusieurs points.