Crise Iran - Arabie saoudite: «L’erreur des Occidentaux a été de continuer à soutenir Ryad»

INTERVIEW Frédéric Encel, géopolitologue spécialiste du Moyen-Orient, apporte son éclairage sur la position de l’Occident dans la crise diplomatique qui oppose Ryad et Téhéran…

Propos recueillis par Nicolas Bégasse

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Manifestation à Téhéran après l'exécution par Ryad d'un dignitaire chiite, 4 janvier 2016.
Manifestation à Téhéran après l'exécution par Ryad d'un dignitaire chiite, 4 janvier 2016. — Vahid Salemi/AP/SIPA

Ça chauffe au Moyen-Orient et le pyromane s’appelle Ryad. En exécutant samedi dernier un dignitaire chiite, l’Arabie saoudite ne pouvait ignorer la crise diplomatique considérable qu’elle causerait avec l’Iran. En face, les Occidentaux (Etats-Unis, France, Allemagne, Royaume-Uni…) ont eu des réactions mesurées, se contentant d’appeler à la « désescalade ». Peuvent-ils lâcher des Saoudiens décidément peu diplomates ? Et si oui, quelle conséquence dans la lutte contre le terrorisme dans la région ? On l’a demandé au géopolitologue Frédéric Encel, qui vient de publier Petites leçons de diplomatie (Autrement).

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Dans leurs réactions à la crise, les Occidentaux semblent gênés, comme s’ils voulaient ménager les deux parties…

L’Arabie saoudite est l’actuel excellent client des Occidentaux, notamment en matière d’armement lourd, mais l’Iran sera le grand client de demain et la surclassera dans les toutes prochaines années, j’en suis sûr. Ça, c’est pour le volet commercial. Le second volet relève de la diplomatie classique : depuis 1945 et son alliance avec les Etats-Unis, l’Arabie saoudite a été utilisée comme pôle stabilisateur contre le communisme et l’aventurisme de certains dictateurs régionaux. L’erreur des Occidentaux a été de continuer à soutenir, ensuite, une Arabie saoudite dont on n’a pas suffisamment pris la mesure du rôle dans l’expansion de l’islamisme radical, avec le wahhabisme qu’elle propage et finance. De ce point de vue, l’Arabie saoudite et le Qatar forment la matrice idéologique et financière de Daesh ! L’expansion de l’islamisme radical vient de l’aide financière phénoménale apportée par Doha et Ryad au moins depuis les années 1990 et qui ne s’est jamais tarie.

La « coalition islamique » contre le terrorisme récemment créée par Ryad va-t-elle pousser les Occidentaux à conserver de bonnes relations ?

Cette coalition est une illustration de la perte de sang-froid de l’Arabie saoudite, pour trois raisons. D’abord les Saoudiens voient les Etats-Unis s’en aller : Washington a compris que Ryad est devenu un problème, on n’est pas sur une rupture immédiate mais on s’y dirige. Ensuite, il y a la montée en puissance de l’Iran. Avec l’accord de juillet sur le nucléaire, le pays est devenu fréquentable et va pouvoir exporter son brut et acheter du matériel militaire. Enfin, les Saoudiens ont vu le monstre qu’ils ont créé se retourner contre eux ces dernières années : les fanatiques de Daesh les considèrent comme un ennemi. Alors les Saoudiens tentent de faire croire aux Occidentaux qu’ils sont les garants de leur survie, qu’ils combattent le terrorisme. Or Ryad n’a jamais lutté contre l’islamisme radical.

Finalement, cette coalition ne serait qu’un gadget ?

Elle est même carrément grotesque. C’est une coalition de bric et de broc qui réunit des Etats qui soit ne sont pas concernés par le terrorisme islamique, soit ont une armée faible, soit les deux. D’ailleurs, prenez le cas de la guerre au Yémen, que Ryad a menée pour montrer aux Etats-Unis qu’ils savaient se battre et étaient de bons alliés d’un point de vue militaire. Cette guerre, pour l’Arabie saoudite, est une catastrophe. Elle est la cause de la perte de sang-froid de Ryad, et sa conséquence sera une perte de crédibilité de l’Arabie saoudite aux yeux des Américains. On assiste à mon avis aux dernières années du régime des Saoud, et lors de leur accord avec l’Iran sur le nucléaire en juillet, qui donne à Téhéran un meilleur statut dans la région, les Occidentaux avaient sans aucun doute cette idée en tête.