Cinq ans du Printemps arabe: «Il y a des déceptions mais ce n’est pas un retour aux ténèbres»

INTERVIEW Agnès Levallois, consultante spécialiste du monde arabe contemporain, fait le point sur cinq années troublées dans le monde arabe…

Propos recueillis par Journaliste afp

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Des jeunes filles marchent le long de l'avenue Mohamed Bouazizi le 4 décembre 2015 à Sidi Bouzid en Tunisie
Des jeunes filles marchent le long de l'avenue Mohamed Bouazizi le 4 décembre 2015 à Sidi Bouzid en Tunisie — FETHI BELAID AFP

Le 17 décembre 2010, Mohamed Bouazizi, un simple vendeur ambulant des rues de Sidi Bouzid, s’immolait après une énième confiscation de sa charrette. Cinq ans après, le gouvernement de Ben Ali est tombé en Tunisie cédant la place au parti anti-islamiste Nidaa Tounes, l’Egypte a renversé Hosni Moubarak pour se retrouver aux mains de l’autoritaire Abdel Fattah al-Sissi, la Libye est en plein chaos depuis la chute de Mouammar Kadhafi et la Syrie est à feu et à sang. Cinq après, qu’est devenu le grand élan d’espoir né en Tunisie ? Agnès Levallois, spécialiste du monde arabe contemporain, fait le bilan de cinq années troublées.

On a le sentiment aujourd’hui que la déstabilisation des régimes autoritaires d’Afrique du Nord et du Moyen-orient a plus contribué à l’expansion de Daesh qu’à l’émancipation des peuples. Est-ce le cas ?

L’essor de Daesh a été favorisé par la déstabilisation de ces régimes, mais l’Etat islamique est surtout né du chaos irakien et de l’absence de règlement de la question syrienne. Les combattants partis en Syrie rejoindre Daesh l’ont fait au départ pour faire tomber Bachar al-Assad, car ils avaient le sentiment que rien n’était fait pour régler la question et qu’Assad pouvait tuer car il n’y avait personne en face de lui. La priorité est toujours aujourd’hui de régler la question syrienne pour tarir le flot de combattants partant en Syrie. Dans les autres pays, comme la Libye, il y a beaucoup de groupes qui ne sont pas forcément directement envoyés par Daesh mais qui perpètrent des attentats en son nom.

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La Tunisie semble s’en être mieux sortie que les autres pays mais la situation sociale a-t-elle vraiment changé dans le pays ?

On peut dire que la Tunisie est le seul pays qui ait réussi à élaborer un compromis entre les différences forces politiques. Cela a permis l’adoption par les Tunisiens d’une constitution élaborée par l’ensemble des forces politique y compris par les islamistes d’Ennahda. Cette situation de relative stabilité politique peut faire revenir les investisseurs, beaucoup plus qu’en Egypte où des tensions politiques peuvent réapparaitre car le gouvernement actuel est incapable d’accepter d’autres forces politiques dans le pays. Aujourd’hui, c’est bien sûr le terrorisme qui bloque toute reprise économique et ne permet pas à la population de retrouver une qualité de vie mais si la communauté internationale met de vrais moyens pour régler le problème du terrorisme, les bases politiques de la Tunisie lui permettront de repartir sur un chemin positif.

En Egypte, peut-on dire qu’on a simplement troqué un régime autoritaire, celui de Hosni Moubarak, contre un autre, celui de Abdel Fattah al-Sissi ?

Un système autoritaire s’est mis en place après la désastreuse expérience des Frères musulmans, à la demande notamment des Egyptiens qui étaient épuisés par quatre ans de révolution et par une situation sociale catastrophique. Ils avaient besoin de retrouver une stabilité pour faire repartir l’économie. Mais je pense qu’il faut éviter de se dire que c’est pire qu’avant : il y a eu un soulèvement qui marque une rupture dans l’histoire contemporaine de l’Egypte. Cela va prendre du temps pour qu’un nouveau système se mette en place mais ce n’est pas pour autant qu’on va retourner à la situation antérieure. Il y a toujours des allers et venues après un mouvement révolutionnaire avant que les choses ne se stabilisent. Il y a des déceptions mais ce n’est pas un retour aux ténèbres.