Génocide au Rwanda: L'armée française accusée d'avoir laissé faire un massacre

RWANDA Des documents révélés par Mediapart et France Inter accablent le commandement de l'opération Turquoise..

N.Bg. avec AFP

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Archives: opération Turquoise au Rwanda en 1994.
Archives: opération Turquoise au Rwanda en 1994. — NICOLAS JOSE/SIPA

Juin 1994, Rwanda: l'armée française intervient sous mandat de l'ONU, via l'opération Turquoise, pour mettre fin aux tueries de ce qui sera plus tard connu comme le génocide rwandais. A-t-elle, entre le 27 et le 30 juin, délibérément laissé un massacre se dérouler alors qu'elle aurait pu l'éviter? C'est ce que semblent indiquer des documents révélés ce mardi par Mediapart et France Inter. Des associations parties civiles dans l'enquête à Paris sur l'opération Turquoise ont quant à elles demandé la mise en examen pour complicité de génocide de militaires français, a appris l'AFP de source proche de l'enquête. Elles accusent ces militaires d'avoir abandonné aux massacres des centaines de civils tutsi sur les collines de Bisesero.

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De l'aide avait été promise

L'enquête a été lancée en 2005 après une plainte de rescapés, qui reprochent aux militaires de s'être présentés le 27 juin 1994, d'avoir promis aux Tutsi de revenir pour ne le faire que le 30 juin. Pendant ces trois jours, des centaines de personnes ont été massacrées par les milices hutu. «Pendant les quatre jours qui intéressent l’enquête, ouverte au tribunal de Paris pour "complicité de génocide", plus de mille Tutsis ont été méthodiquement assassinés, selon les estimations les plus fiables», écrit Mediapart.

Les juges enquêtent sur ce que savait la hiérarchie militaire, alors que l'opération Turquoise, sous mandat de l'ONU, avait démarré le 22 juin.

Le commandement prévenu en temps et en heure

Le lieutenant-colonel Jean-Rémy Duval, témoin assisté, a assuré avoir effectué une reconnaissance le 27 avec une douzaine d'hommes puis avoir relayé ses craintes, à son retour à la base, par téléphone puis par fax. «Je rends compte à (Jacques) Rosier» (son supérieur) «de ce qu'on a vu (...) Je lui demande l'autorisation d'y retourner le lendemain matin avec un effectif supérieur (...) Il me répond non», a-t-il affirmé, dans une audition de 2013, selon une source proche de l'enquête.

Le contenu du fax, repris dans plusieurs notes et comptes rendus militaires de l'époque, est sans appel: «Nous avons rencontré une centaine de Tutsi... Ils seraient 2000 cachés dans les bois... Ils sont dans un état de dénuement nutritionnel, sanitaire et médical extrême... Ils espéraient notre protection immédiate».

Une conversation filmée «sidérante»

Entendu comme témoin assisté en juillet, Jacques Rosier assure qu'il n'a «pas le souvenir de ce compte rendu». Mais les juges ont montré au colonel Rosier une vidéo du 28 juin 1994 et visionnée par l'AFP. On y voit un de ses sous-officiers lui fait état de blessés découverts «hier dans le patelin», dont certains avaient la chair qui pendait». Selon France inter, «cette conversation filmée (versée à la procédure judiciaire) est proprement sidérante. On voit un sergent-chef décrire au colonel Rosier l’horreur de ce qu’il a vu, la veille, à Bisesero. Le colonel Rosier écoute… sans réagir. Interrogé sur cette vidéo par le magistrat instructeur, le colonel Rosier soutient qu’il ne se souvient de rien.»

«Je vois que je ne percute pas car vraisemblablement je ne comprends pas ce qu'il me raconte (...) il faut savoir que j'étais sous pression», tente de se défendre le colonel. «C'est vrai qu'en revoyant aujourd'hui cette scène, il me paraît incroyable de ne pas avoir réagi à l'information donnée», ajoute-t-il.

Pour les associations Survie, FIDH et LDH, «de nombreux documents de la procédure» montrent que «la hiérarchie militaire avait connaissance, dès le 27 juin 1994», des massacres «et qu'aucune mesure n'a été prise pour intervenir et y mettre un terme». Elle demandent des mises en examen pour complicité de génocide de Jacques Rosier et d'un autre officier, alors présent dans le secteur.