Discussions en marge de la COP21: «Ce n’est pas la rencontre qui compte, mais l’épaisseur des opportunités»

INTERVIEW Bertrand Badie, professeur de relations internationales à Sciences Po, explique à 20 Minutes comment les chefs d'Etat et de gouvernement se parlent en marge des grands événements comme la conférence climat...

Propos recueillis par Bérénice Dubuc

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Le président américain, Barack Obama (G), discute avec son homologue russe, Vladimir Poutine (D), en aparté lors du sommet du G20 à Antalya (Turquie), le 15 novembre 2015.
Le président américain, Barack Obama (G), discute avec son homologue russe, Vladimir Poutine (D), en aparté lors du sommet du G20 à Antalya (Turquie), le 15 novembre 2015. — AP/SIPA

La COP21 s’est ouverte officiellement ce lundi, réunissant au Bourget plus de 150 chefs d’Etat et de gouvernement. Mais, comme c’est le cas lors des grands événements internationaux, les grands de ce monde ne vont pas seulement parler réchauffement climatique : ils vont également en profiter pour avoir des discussions parallèles sur d’autres sujets, comme l’explique Bertrand Badie, professeur de relations internationales à Sciences Po.

Pour quelle(s) raisons(s) les chefs d’Etat et de gouvernement discutent-ils en parallèle lors de ce type d’événement ?

D’abord, je tiens à préciser qu’il faut démystifier cela. Il y a aujourd’hui, avec les moyens de communication modernes, énormément de possibilités pour les chefs d’Etat et de gouvernement d’entrer en contact autrement que pendant ces grands rendez-vous. Il n’est plus nécessaire de se déplacer et d’être en face l’un de l’autre pour se parler.

Pourtant ces « apartés » ont bien lieu. La preuve la Turquie avait demandé une rencontre avec la Russie en marge de la COP21…

Tout à fait, et la Russie a d’ailleurs refusé. Il y a plusieurs éléments qui jouent. D’abord, on est dans la com’. C’est une façon de faire savoir à son opinion publique que l’on gère ses propres affaires, qu’on tient son rang. C’est très important pour un chef d’Etat de réussir à se faire photographier avec ses homologues -surtout s’ils dirigent des puissances plus importantes. Il n’y a rien de tel que ce genre de meeting pour flatter le rang que l’on occupe.

De plus, le paramètre de la rencontre physique est important : le face-à-face créé une connivence plus active qu’un échange par téléphone ou via un intermédiaire. La présence de l’autre face à soi donne la possibilité de séduire, de créer un sentiment de sympathie… C’est indéniablement plus fort que lorsque l’on se parle à des milliers de kilomètres.

Le fait qu’ils soient tous réunis au même endroit doit aussi faciliter les choses ?

Avec 150 chef d’Etat et de gouvernement présents, ce genre de conférence internationale accélère indéniablement les choses. Que ce soient des rencontres formelles -des rendez-vous pris à l’avance- ou informelles -à un déjeuner auquel on assiste, dans un couloir, ou même aux toilettes…-, cette multiplication de contacts a un effet accélérateur pour faire bouger les lignes.

Est-ce efficace ?

Attention, cela n’a jamais fait progresser spectaculairement la diplomatie mondiale ! On est plus dans la com’que dans la réalité des échanges. Tous les grands tournants diplomatiques ont vu le jour par le truchement classique de la diplomatie, et pas par ces contacts directs au grand jour. Dans le règlement de la crise du nucléaire iranien par exemple, il y a eu une multiplication de micro-rencontres, par « capillarisation diplomatique » si j’ose dire, mais pas de rencontre au grand jour. Il y a une multiplicité d’occasions de faire passer des messages entre deux Etats -même quand ceux-ci s’ignorent : les milliers de diplomates qui y travaillent chaque jour, les moyens de communication modernes, les intermédiaires… Cela a beaucoup plus d’effet.

Pourtant, la rencontre d’Antalya entre Poutine et Obama a été marquante…

C’est vrai, mais on est ici plus dans l’exception. Ce rendez-vous avait une double particularité : la personnalité des deux interlocuteurs, et le froid sibérien qui s’était abattu sur leurs relations depuis la crise ukrainienne. Ce face-à-face, un peu forcé au départ, est je crois la source du tournant qui s’amorce dans la gestion internationale de la crise syrienne. Cependant, ce n’est pas la rencontre qui compte, mais l’épaisseur des opportunités dans l’enveloppe. Il faut qu’il y ait une marge de manœuvre et la volonté de l’utiliser. Si la crispation est absolue, ce n’est pas le sommet qui la décrispera, seule une véritable volonté de le faire le pourra.