Irak : A Sinjar, Daesh a perdu une ville stratégique mais n'a pas perdu la guerre

MOYEN-ORIENT Les Kurdes ont pris aux djihadistes de l'Etat islamique la ville irakienne de Sinjar...

Nicolas Beunaiche

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La ville de Sinjar, en Irak, le 13 novembre 2015.
La ville de Sinjar, en Irak, le 13 novembre 2015. — Bram Janssen/AP/SIPA

Dans les rues de Sinjar, les maisons, les voitures et les magasins sont en grande partie détruits, et sur certains murs, des graffitis rendent encore grâce à l’Etat islamique (EI). A la vue du paysage, rien ne l’indique donc et pourtant, ce vendredi, cette ville du nord-ouest de l’Irak vient de changer de maître. Fini les djihadistes de Daesh, ce sont désormais les Kurdes qui ont pris possession des lieux. Une grande victoire pour ces combattants et leurs alliés en Irak et en Syrie. Un tournant, même ?

Le terme semble excessif, étant donné la petite taille et la faible notoriété de la ville. Certes, c’est là que Daesh s’est livré en août 2014 à de multiples exactions contre la population yazidie, des kurdophones, rendant le nom de Sinjar familier aux oreilles des étrangers. Mais Sinjar n’a évidemment pas l’aura d’une Bagdad et d’un Mossoul.

Couper la ligne Raqqa-Mossoul

Seulement, son importance est ailleurs. Jeudi, le colonel américain Steve Warren, porte-parole de la coalition qui a mené 36 frappes dans le secteur de Sinjar mercredi et jeudi, l’expliquait clairement : prendre Sinjar, c’est « couper la ligne de communication et affecter la capacité [de l’EI] à se réapprovisionner ».

 

Située sur la route entre Raqqa et Mossoul, les deux capitales syrienne et irakienne du califat auto-proclamé, Sinjar permettait en effet jusque-là aux terroristes de faire circuler matériel et hommes entre les deux pays où ils contrôlent de vastes territoires. « La prise de la ville est donc hautement symbolique », explique le chercheur Romain Caillet. D’autant que cette fois, contrairement à Kobané, la victoire ne s’est pas faite au prix de terribles pertes.

 

En Irak, les yeux sont désormais tournés vers Mossoul. Au moment des premières manoeuvres à Sinjar, jeudi, Steve Warren a d’ailleurs lui-même parlé d’une « première étape cruciale dans l’éventuelle libération de Mossoul ». Côté syrien, où la pression sur Daesh s’est accrue depuis le début de l’intervention russe, la prise de Sinjar fait rejaillir l’espoir d’une offensive victorieuse à Raqqa. L’opération « paralyse l’ennemi », qui « doit prendre maintenant des décisions très difficiles » sur les fronts qu’il doit renforcer, résume Steve Warren.

Obama reste prudent

Malgré l’enthousiasme ambiant, le journaliste et analyste Wassim Nasr met toutefois en garde contre le « piège de la déroute ». « La prise de Sinjar est importante d’un point de vue militaire, mais éliminer Daesh va prendre beaucoup de temps », éclaire-t-il. « On se réjouit trop tôt, renchérit le chercheur Romain Caillet. Il faut quand même se souvenir qu’après sa défaite à Kobané, l’EI avait pris Ramadi et Palmyre. » Autrement dit : il convient de se méfier de la réplique de Daesh.

Pour ce qui est de Raqqa et Mossoul, si jamais une offensive devait être lancée, Romain Caillet ne croit pas à un succès des Kurdes aussi facile qu’à Sinjar. « Là-bas, 7.500 hommes, aidés par les frappes américaines, ont eu raison de 600 djihadistes. A Mossoul comme Raqqa, l’opposition est autrement plus forte. Seule une armée occidentale peut récupérer ces villes. »

Malgré l’impression globale d’un recul de Daesh, la situation doit être nuancée, notamment en Syrie. Selon Romain Caillet, les djihadistes sont certes dans une phase défavorable à Raqqa et Tabqa, mais le rapport de forces reste en leur faveur dans les régions de Deir ez-Zor, Homs et Damas. A Alep, enfin, Daesh contient les rebelles, mais rencontre des difficultés face au régime. Et en Irak, si les adversaires de Daesh se montrent offensifs, à Sinjar mais aussi à Ramadi, où l’armée irakienne se prépare à passer à l’offensive, « les attaques ne sont pas coordonnées et la compétition reste féroce entre les peshmergas et Bagdad », affirme Wassim Nasr. Pas les meilleures conditions pour un succès.

Barack Obama n’a d’ailleurs pas fait dans l’enthousiasme excessif, dans une interview accordée à la chaîne ABC. « Je ne pense pas que (l’EI) soit en train de gagner des forces », s’est contenté de dire le président américain. Le groupe « ne gagne pas de terrain en Irak. Et en Syrie, ils vont, ils viennent, mais il n’y a pas d’avancée systématique de l’EI sur le terrain », a-t-il détaillé dans l’interview diffusée dans l’émission Good Morning America. Une petite victoire, en attendant d’autres Sinjar.