Aung San Suu Kyi face à quatre défis pour mener la Birmanie vers la démocratie

ASIE Le parti de l’opposante birmane Aung San Suu Kyi a largement remporté les élections législatives…

L.C.

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Un homme et un bébé passent devant une affiche à l'effigie d'Aung San Suu Kyi, le 8 novembre 2015 à Mandalay, en Birmanie.
Un homme et un bébé passent devant une affiche à l'effigie d'Aung San Suu Kyi, le 8 novembre 2015 à Mandalay, en Birmanie. — Hkun Lat/AP/SIPA

Après 27 années de lutte contre la junte militaire, dont quinze passées en prison, Aung San Suu Kyi accède au pouvoir en Birmanie. La ligue nationale pour la démocratie (LND), le parti de la Dame de Rangoun, a obtenu la majorité absolue au Parlement selon les résultats des élections législatives confirmés ce vendredi. En position de force, l’ancienne opposante birmane pourra-t-elle poursuivre le virage historique de ce pays d’Asie vers la démocratie ?

Gouverner sans la présidence ni les ministères clés

Malgré le « raz-de-marée » électoral de la LND qui emporte au moins 364 sièges sur les 491 en jeu, l’armée garde une mainmise sur les organes politiques. Les militaires conservent un quart des sièges au Parlement ainsi que trois ministères clés : l’Intérieur, la Défense et la Gestion des frontières. Des « lots de consolation pour l’armée qui a bien assuré ses arrières », relève David Camroux, professeur à Sciences Po Paris.

De plus, l’article 59F de la Constitution birmane constitue un véritable « plafond de verre politique ». Il interdit à un citoyen birman ayant des enfants d’une autre nationalité d’occuper le poste de Président. Aung San Suu Kyi, qui a eu deux enfants avec le Britannique Michael Aris (décédé en 1999), est exclue du sommet du pouvoir.

Si l’armée peut mettre son veto à toute modification de la Constitution, la Dame de Rangoun a déjà prévenu qu’elle avait « un plan » et qu’elle serait « au-dessus du président ». « Elle peut nommer une marionnette, une doublure, et s’otorguer la vice-présidence ou le poste de Premier ministre », avance David Camroux. Ce plan devrait se préciser dans les semaines à venir : le Président doit être nommé en février ou mars 2016.

Composer avec l’armée

La tâche est complexe, mais pas impossible. « Les premières réactions des militaires aux résultats révèlent qu’ils ne forment pas un bloc homogène. Le président Thein Sein veut être perçu comme le Gorbatchev birman. Comme lui, une partie de l’armée est prête à coopérer avec la LND. Cette attitude « bon perdant » de la junte permet un optimisme mesuré. On se dirige vers un scénario de transition en douceur », souligne David Camroux.

L’armée a tout intérêt à coopérer : « les militaires sont nombreux à s’être reconvertis dans les affaires. La transition démocratique représente pour eux une opportunité économique, en attirant les investisseurs étrangers et intégrant le marché mondial ».

Développer le pays et redistribuer les richesses

Un Birman sur trois vit sous le seuil de pauvreté et sept habitants sur dix sont privés d’électricité. Aung San Suu Kyi a placé l’éducation et la santé au cœur du programme électoral de la LND. Au cours de ses séjours en Birmanie, dont le dernier remonte à la fin de la campagne électorale, le chercheur David Camroux a constaté que « l’essor économique est cantonné aux villes. À la campagne, de nombreux villages n’ont pas d’eau courante ni d’électricité ».

La LND parviendra-t-elle à redistribuer les richesses tirées des ressources naturelles majoritairement contrôlées par l’armée, comme les mines de jade de l’Etat de Kachin ?

Rassembler un pays divisé par les guérillas ethniques

Autre défi, de taille : un tiers de la population birmane n’appartient pas à l’ethnie majoritaire Bama. « Pour l’instant la Birmanie n’a jamais trouvé de consensus entre les différentes ethnies et religieux présentes sur le territoire », note David Camroux, qui voit là le plus grand défi pour le prix Nobel de la Paix.

Le pouvoir central est aux prises avec 15 à 20 groupes insurgés selon le chercheur. Un cessez-le-feu a été signé le 15 octobre avec sept d’entre eux. Mais il faudra peut-être de nouveaux accords de Panglong pour désamorcer ces rébellions.

Autre dossier épineux : les Rohingyas, une minorité musulmane de l’Etat de Rakhine, qui représente 2 % de la population. Considérés comme apatrides, ils sont persécutés par les nationalistes bouddhistes antimusulmans et forcés à l’exode.