Turquie: Erdogan va-t-il taper plus fort sur Daesh?

TERRORISME Deux jours après la victoire de l’AKP aux législatives, la Turquie a rendez-vous à Bruxelles pour évoquer la lutte contre les djihadistes...

Nicolas Beunaiche

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Recep Tayyip Erdogan à la sortie d'un bureau de vote d'Istanbul, le 1er novembre 2015.
Recep Tayyip Erdogan à la sortie d'un bureau de vote d'Istanbul, le 1er novembre 2015. — Emrah Gurel/AP/SIPA

Retour en force pour Erdogan. Au prix d’une campagne musclée au cours de laquelle il s’est présenté comme le dernier rempart contre le terrorisme en Turquie, son parti, l’AKP, a largement remporté les législatives, dimanche. Sa promesse est claire : faire de la Turquie un pays plus sûr. Mais sa stratégie, elle, l’est moins.

Alors que la 3e réunion de la Coalition anti-Daesh à Bruxelles se tient ce mardi, le Président est pressé par l’opposition de clarifier son attitude à l’égard des djihadistes. Selahattin Demirtas, le chef de file du parti pro-kurde HDP, accuse notamment Erdogan de ne pas lutter suffisamment contre le groupe Etat islamique et de ne pas renforcer les frontières, poreuses aujourd’hui, laissant ainsi les « groupes radicaux » se rendre en Syrie très facilement avec « un soutien logistique et armé très important ».

Un « message » pour le PKK

Surtout, l’opposition kurde reproche à Erdogan son sens des priorités. « Les forces de la coalition internationale soutiennent les groupes kurdes qui combattent au sol les djihadistes, mais la Turquie, elle, combat ces mêmes Kurdes et particulièrement le Parti de l’union démocratique (PYD), qualifié de groupe terroriste, regrettait il y a quelques jours Demirtas, interviewé sur France 2. Erdogan se trompe sur ce sujet. Sa politique est mauvaise, car en combattant les Kurdes, il renforce malheureusement l’Etat islamique. »

Ces derniers mois, c’est pourtant bel et bien Daesh qui s’est montré offensif sur le territoire turc. Même s’ils n’ont pas été revendiqués, les attentats de Suruç, le 20 juillet, et d’Ankara, le 10 octobre, portent en effet la marque du groupe djihadiste, ont indiqué les autorités. Et dimanche, le groupe Etat islamique a revendiqué les meurtres d’un militant antidjihadiste et de l’un de ses amis, retrouvés décapités vendredi dans le sud de la Turquie.

Mais Erdogan semble maintenir le cap. Dans son communiqué publié à l’issue du scrutin, il a une nouvelle fois insisté sur son ennemi intérieur, en affirmant que « le résultat des élections [avait] livré un important message pour le PKK » : « L’oppression et l’effusion de sang ne peuvent coexister avec la démocratie. » Pas vraiment un message d’apaisement.

Un Erdogan « imprévisible »

Pour le chercheur au CNRS Bayram Balci, le PKK va rester l’ennemi numéro un de la Turquie, devant Daesh ou bien Bachar al-Assad. « Pour le pouvoir turc, il est toujours clairement l’ennemi le plus sérieux », enfonce-t-il. Alican Tayla, chercheur spécialisé sur la Turquie, veut toutefois croire à une retombée des tensions à l’intérieur du pays. « Maintenant que son pari électoral est réussi, Erdogan peut calmer le jeu à l’égard du PKK pour crédibiliser son discours de stabilité et de sécurité », analyse-t-il.

Et Daesh dans tout ça ? De l’avis de Bayram Balci, Erdogan devrait « continuer sur la même voie ». « Le pays prête déjà sa base militaire aux Américains, frappe les djihadistes et démantèle les cellules sur son sol, rappelle-t-il. A moins d’envoyer des troupes au sol, il ne peut pas faire plus. » Selon lui, Erdogan pourrait en revanche s’appuyer davantage sur Al-Nosra, un « allié objectif » qui « n’a jamais visé les intérêts turcs », « est clairement opposé à Bachar » et « collabore avec d’autres organisations », à la différence de Daesh.

Sans partager la même analyse, Alican Tayla n’imagine pas non plus de grand changement dans la politique extérieure turque. En Syrie, plus que les djihadistes, les Kurdes pourraient donc bien rester les cibles des frappes d’Ankara, avance-t-il, d’autant que « la situation n’a pas l’air de gêner plus que ça les Américains ». Mais tout peut encore changer, relativise-t-il. Car Erdogan l’a montré depuis an et demi face à Daesh : plus que dogmatique, il est surtout « imprévisible ».