Elections en Turquie: «La stratégie d’Erdogan a fonctionné»

INTERVIEW Le président turc a réussi son pari de permettre à l’AKP de remporter la majorité absolue au Parlement, en jouant sur la division et la peur terroriste...

Propos recueillis par Bérénice Dubuc

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Des partisans du parti turc AKP, au pouvoir, brandissent des drapeaux et un portrait du président turc, Recep Tayyip Erdogan, après la victoire du parti aux législatives anticipées, le 1er novembre 2015, à Istanbul.
Des partisans du parti turc AKP, au pouvoir, brandissent des drapeaux et un portrait du président turc, Recep Tayyip Erdogan, après la victoire du parti aux législatives anticipées, le 1er novembre 2015, à Istanbul. — AFP

Cinq mois après un revers électoral retentissant, le président turc Recep Tayyip Erdogan a remporté une victoire écrasante aux législatives anticipées, dimanche : son Parti de la justice et du développement (AKP) a remporté 49,4 % des suffrages et une majorité absolue de 316 des 550 sièges du Parlement. Un succès inattendu à mettre au crédit de la stratégie qu’il a mise en place depuis le début de l’été, comme l’explique à 20 Minutes Tarik Yildiz, sociologue et président de l’Institut de recherche sur les populations et pays arabo-musulmans (IRPAM).

La victoire de l’AKP dimanche est-elle une surprise ?

Non, ce n’est pas une surprise. Ce qui l’est en revanche, c’est l’ampleur de cette victoire : la progression du score du parti islamo-conservateur par rapport au scrutin de juin est inattendue. Beaucoup pensaient en effet qu’Erdogan devrait former un gouvernement de coalition.

Qu’est-ce qui a, selon vous, permis cette victoire ?

Il faut d’abord comprendre que le peuple turc a une profonde aversion de l’instabilité, politique comme économique. Le scrutin du 7 juin, dont aucune majorité absolue n’est ressortie, a amené une première forme d’instabilité – institutionnelle. Puis le gouvernement a mis en place une stratégie autoritaire et répressive, ce qui a encore ajouté à l’instabilité politique. Enfin, le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), en entrant dans le jeu des actions en représailles, n’a fait qu’envenimer un peu plus la situation.

La stratégie d’Erdogan a fonctionné : il a joué sur la polarisation politique et religieuse qui existe dans le pays, et a pu asseoir son pouvoir. Avec une politique et une campagne autoritaire et répressive, il a d’une part assuré sa base électorale, et d’autre part siphonné les voix du parti d’extrême droite turc, le MHP (Parti de l’action nationaliste).

Pourquoi les électeurs du MHP se sont-ils ralliés à l’AKP ?

La campagne qu’ont menée Erdogan et Davutoglu a tourné autour de la menace terroriste, présentant l’équipe au pouvoir comme seule garante de la sécurité et de l’unité du pays. Ils ont insisté sur le risque d’instabilité si une coalition arrivait au pouvoir, et sur la catastrophe qui en résulterait en matière de sécurité. Ce discours était orienté vers les déçus de l’AKP et du MHP, les électeurs des deux partis ayant à peu près le même profil idéologique.

Erdogan a ainsi fait mouche chez ses partisans et récupéré ceux qui n’avaient peut-être pas voté pour l’AKP à l’élection de juin. D’autant plus que, quand un gouvernement de coalition aurait pu être formé avec l’AKP, le leader du MHP a refusé. Ce comportement a déçu certains votants, qui se sont cette fois-ci ralliés à l’AKP. Le MHP est ainsi en fort recul (12 % des voix, 41 sièges).

Cette polarisation et la reprise du conflit kurde ne risquent-elles pas de déstabiliser le pays à plus long terme ?

Malgré la victoire imposante de l’AKP, le pays est et va rester profondément divisé entre les anti et les pro-Erdogan. Et il est clair que les combats avec le PKK vont continuer, car cette victoire électorale ne va pas contribuer à réorienter la politique du gouvernement vers plus d’ouverture.

Cependant, et même s’il a perdu des voix par rapport à juin, le fait que le Parti démocratique des peuples (HDP, pro-kurde) soit représenté au Parlement (10,7 % des voix, 59 sièges) va peut-être limiter la casse : les revendications vont pouvoir se traduire en termes politiques plutôt qu’en actions armées, même s’il existe des divergences entre le HDP et le PKK.