Des documents secrets révèlent que les frappes de drones américains tuent surtout des civils

ETATS-UNIS Un lanceur d’alerte a fait fuiter des documents secrets des forces spéciales américaines publiés sur le site d’investigation « The Intercept »…

L.C.

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Cette photographie non datée fournie par l'US Air Force montre un drone armé, de modèle
Cette photographie non datée fournie par l'US Air Force montre un drone armé, de modèle — Lt. Col. Leslie Pratt/AP/SIPA

Une nouvelle fuite de documents secrets risque d’embarrasser la Maison-Blanche. Dans un dossier intitulé « The drone papers », le site américain d’investigation The Intercept a publié jeudi des documents classifiés sur les opérations menées par les forces spéciales américaines en Afghanistan, en Somalie et au Yémen. Selon ces informations fournies par « nouveau lanceur d’alerte », décrit comme un professionnel du renseignement, les pertes civiles sont sous-estimées par l’administration américaine.

90 % des personnes tuées n’étaient pas les cibles visées

Ces documents secrets révèlent notamment que lors de l’opération Haymaker menée dans le nord-est de l’Afghanistan entre janvier 2012 et février 2013, les frappes de drones des forces spéciales américaines ont tué plus de 200 personnes, mais seulement 35 étaient les cibles visées.

« Cette explosion scandaleuse du placement sous surveillance, le fait de suivre, rayonner et inscrire des gens sur des listes, en leur assignant des numéros, des cartes de base-ball [voir image ci-dessous], des sentences de mort sans préavis, et ce sur un champ de bataille mondial, c’est depuis le début une faute », déclare le lanceur d’alerte.

En cinq mois, seuls 10 % des personnes tuées étaient les cibles des forces spéciales, selon The Intercept, un site lancé en 2014 par Jeremy Scahill, Glenn Greenwald et Laura Poitras, qui ont publié les révélations d’Edward Snowden à l’origine du scandale de la NSA.

Sur Twitter, Edward Snowden a salué le « courage » de cette source :

 

Une « guerre des chiffres »

« Les drones sont performants et efficaces, mais ils font très probablement des victimes civiles. Lorsqu’on largue des missiles ou des bombes pesant entre 50 et 250 kg, on ne peut pas parler de frappes chirurgicales du fait de la force des explosions de ces armes », explique Stéphane Morelli, président de la Fédération Professionnelle du Drone Civil et ancien chef de corps 61e régiment d’artillerie-drones de l’Armée de Terre.

Après une attaque, les drones scrutent le terrain et analysent les dégâts à l’aide de capteurs très précis. Mais « ces informations sont invérifiables, notamment car le terrain est difficilement accessible à toute personne voulant examiner précisément les dégâts effectifs des frappes », poursuit Stéphane Morelli. Il faut donc prendre ces données avec prudence. « Il sagit dune bataille de chiffres, nous sommes dans une guerre de linformation. Dexpérience militaire, ces pratiques de manipulations sont le lot commun des belligérants des deux camps ».

Des « cartes de baseball » pour ficher les ennemis des Etats-Unis

The Intercept dévoile aussi les rouages du processus de décision militaire, avec des documents présentant les « cartes de base-ball » créées par les professionnels du renseignement, sur le modèle des cartes que s’échangent les passionnés de sport. Ces cartes comportent un portrait de la cible, la menace qu’elle représente pour les Etats-Unis et ses liens avec d’autres extrémistes. Ces cartes sont transmises au président qui peut ensuite donner son feu vert à la frappe.

La réponse de la Maison-Blanche

Pour l’heure, Washington balaie les accusations du lanceur d’alerte. Le porte-parole de la Maison-Blanche Josh Earnest a estimé jeudi que le président Barack Obama tentait d’être « aussi transparent que possible sur les opérations antiterroristes » dans le monde, et que d’importants efforts étaient menés « pour éviter les victimes civiles ».

Au-delà du débat sur les chiffres, « il peut être utile de se demander si un Etat a le droit de décider d’une action mortelle à des milliers de kilomètres de ses frontières, en adoptant des procédures pour le moins opaques », s’interroge Stéphane Morelli. La question est d’autant plus pertinente que la France utilise elle aussi au Sahel les mêmes drones Reaper de fabrication américaine, sans toutefois les avoir armés à ce jour.