Nobel de la paix: «Cette récompense met en lumière l’espoir généré par le "printemps arabe"»

INTERVIEW Le comité Nobel a tenu à saluer le travail de deux syndicats et deux associations tunisiennes lors de la transition politique…

Hélène Sergent

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Les dirigeants des quatre organisations tunisiennes récompensées par le prix Nobel de la paix 2015.
Les dirigeants des quatre organisations tunisiennes récompensées par le prix Nobel de la paix 2015. — HAMMI/SIPA

Face aux candidatures d’Angela Merkel, Edward Snowden ou du Pape François, les quatre organisations tunisiennes faisaient figure d’outsiders. Mais le comité Nobel a choisi d’attribuer le prestigieux prix Nobel de la paix à l’UGTT (Union Générale Tunisienne du Travail), l’UTICA (Union Tunisienne de l’Industrie, du Commerce et de l’Artisanat), l’Ordre des avocats et la Ligue tunisienne des droits de l’Homme pour leur contribution active au processus de transition démocratique au lendemain de « la révolution du Jasmin » en 2011. Pour Beligh Nabli, directeur de recherches à l’IRIS et auteur de Géopolitique de la Méditerranée (Ed. Armand Colin, 2015), cette récompense est un message fort envoyé à la société civile tunisienne.

A quel moment ces organisations sont intervenues dans la transition politique ?

Le dialogue national a été lancé à la suite des deux assassinats politiques de Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi. A la mort de ce dernier, le pays a connu une crise politique et institutionnelle qui s’est traduite par le blocage des travaux de l’Assemblée constituante (ANC), et une forte contestation contre le pouvoir en place, incarné par les islamistes d’Ennahda.

Quel rôle ont-elles joué dans la transition politique en Tunisie ?

La Tunisie devait imaginer une force intermédiaire pour trouver une sortie de crise. Cette force s’est incarnée par ce quartet. Ces émanations de la société civile ont rédigé une feuille de route qui déterminait des missions précises attribuées au Premier ministre de l’époque, la constitution d’un gouvernement « technique » et exigeait l’élaboration d’une nouvelle constitution. Tous ces objectifs ont été atteints.

Comment sont perçues ces organisations en Tunisie ?

Trois de ces organisations incarnent des forces de résistance à l’ancien régime. L’Ordre des avocats et la Ligue tunisienne des droits de l’homme ont fait face à Ben Ali. L’UGTT aussi mais de manière plus nuancée. En revanche ce syndicat bénéficie d’une aura historique parce qu’il a participé au processus d’indépendance du pays et qu’il incarne cette capacité à défendre les intérêts de la population. L’UTICA ne bénéficie pas forcément de cette aura mais appelle à la libéralisation des activités économiques du pays et à ce que les anciennes lois soient levées et les pratiques de corruption combattues.

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Aujourd’hui, quels rôles jouent ces associations et syndicats ?

La ligue tunisienne des droits de l’homme et l’Ordre des avocats font très attention à ce que la lutte actuelle contre le terrorisme ne s’accompagne pas d’un retour en arrière en matière de liberté et de droits individuels. L’UGTT, qui s’inscrit moins dans une opposition avec le pouvoir actuel, est aux avant-postes dans la crise économique et sociale que traverse la Tunisie. Les membres du syndicat essaient de défendre les intérêts des travailleurs et sont partie prenante dans les arbitrages qui se dessinent. L’UTICA enfin dispose d’une connexion quasi organique avec le pouvoir.

Que signifie cette récompense ?

C’est une manière de mettre en lumière l’espoir généré par ce processus historique qu’on qualifie de « printemps arabe ». C’est une manière de rappeler que ces révolutions ne peuvent aujourd’hui se résumer au conflit syrien, au chaos libyen ou à la contre-révolution égyptienne. Dans ce tableau noir, il y a une alternative, ça n’est pas purement symbolique. Même si cette expérience démocratique est en ce moment traversée par divers troubles, c’est une façon puissante de soutenir ce laboratoire démocratique du monde arabe.