«Le Pakistan est un pays au bord de la rupture»

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Propos recueillis par Sandrine Cochard

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Au moins sept fortes explosions et des échanges de tirs nourris ont été entendus jeudi matin aux abords de la Mosquée rouge à Islamabad, assiégée par les forces de l'ordre pakistanaises.
Au moins sept fortes explosions et des échanges de tirs nourris ont été entendus jeudi matin aux abords de la Mosquée rouge à Islamabad, assiégée par les forces de l'ordre pakistanaises. — Farooq Naeem AFP

Les affrontements qui font rage à la Mosquée rouge sont révélateurs de l’instabilité intérieure du Pakistan et de la radicalisation d’une frange de sa population. Olivier Guillard, chercheur à l’Iris spécialiste de la région, explique en quoi la situation du pays est explosive.

Qui sont les personnes retranchées dans la Mosquée rouge?
Ce sont à la fois des leaders religieux, des professeurs, des étudiants, du personnel administratif, des personnes de passage, originaires des provinces du Pakistan et, pour une partie, de l’étranger. Il y a aussi bien des hommes que des femmes. On ignore combien de personnes abrite la Mosquée, mais elles se comptent en milliers, entre 6.000 et 12.000 personnes.

La Mosquée rouge est un lieu historique de contestation politique du président Moucharraf. Elle est aujourd’hui gérée par deux frères, qui l’ont héritée de leur père, un leader charismatique d’opposition. On sait que ces deux frères sont à la pointe de la contestation de l’invasion en Afghanistan, en octobre 2001. Ils ont également des liens avec plusieurs personnalités des services secrets, de l’armée et du pouvoir.

Si la situation est tendue depuis six ans, pourquoi le président Pervez Moucharraf a-t-il décidé d’intervenir aujourd’hui?
Depuis sa prise du pouvoir en octobre 1999, le général Moucharraf doit composer avec une forte contestation. Il a été la cible d’au moins trois attentats, on sait qu’il y en a eu beaucoup plus. Il doit également gérer les tensions: la société civile pakistanaise aspire à un retour à la démocratie et s’oppose aux islamistes tandis que deux parties s’affrontent au sein même de l’armée, à savoir les pro-Washington et les pro-talibans.

Le président Pervez Moucharraf est donc tiraillé entre l’image qu’il renvoie à la communauté internationale, celle d’un leader musulman modéré qui contrôle une situation de plus en plus périlleuse, et son image à l’intérieur du Pakistan où il doit jongler entre tolérance et fermeté. Je ne pense pas qu’il mette un terme aux affrontements à la Mosquée rouge par la violence. Lancer un assaut militaire aujourd’hui entraînerait des dizaines d’attentats dans le pays dès le lendemain. La meilleure option serait une reddition des islamistes sans punition lourde à leur encontre.

On parle d’une «talibanisation» du Pakistan. Est-ce une réalité?
Al-Qaida est effectivement le bienvenu dans le pays, où il est très facile de mobiliser la population. Le Pakistan abrite des courants islamistes proches des talibans dont le but est de déstabiliser le pays. Sur les quatre provinces que compte le Pakistan, une seule applique la charia et a considérablement réduit les libertés individuelles. Et ce que l’on redoutait vient au plein de cœur d’Islamabad: de plus en plus de femmes portent la burqa, plusieurs affaires d’enlèvement et de prise d’otage, parfois dans des écoles, ont eu lieu. Actuellement, les affrontements à la Mosquée rouge se déroulent à quelques centaines de mètres seulement du palais présidentiel. La capitale du Pakistan revient à une lecture plus rigoureuse du Coran.

A vous entendre, les autorités pakistanaises ne contrôlent plus le pays…
Elles sont effectivement la cible de représailles. Une fois de plus, l’action des autorités est liée à celle du président Moucharraf, dont chaque décision a des répercussions. Mais l’instabilité du Pakistan n’est pas nouvell : elle existe depuis la création même du pays, le 15 août 1947. Il n’a eu de cesse de passer entre les mains de l’armée, après 1948, et n’a jamais connu de longues plages de démocratie. Après avoir connu trois guerres avec l’Inde, il a également beaucoup souffert de l’invasion soviétique en Afghanistan, entre 1979 et 1988, car il a dû faire face à l’arrivée massive de réfugiés. Aujourd’hui, Pervez Moucharraf souhaite tendre vers le modèle de laïcité turque, dont la vision modérée de l’islam lui plaît. Ce qui ne sera pas chose aisée.