Crise des migrants: Les accords Schengen sont-ils vraiment le problème?

ECLAIRAGE Selon les spécialistes interrogés par «20 Minutes», le manque de solidarité des Etats européens est la véritable origine de la crise migratoire actuelle...

Bérénice Dubuc

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Des migrants marchent le long de la clôture érigée à la frontière entre la Serbie et la Hongrie sous la surveillance de policiers hongrois, le 15 septembre 2015.
Des migrants marchent le long de la clôture érigée à la frontière entre la Serbie et la Hongrie sous la surveillance de policiers hongrois, le 15 septembre 2015. — AFP PHOTO / ELVIS BARUKCIC

« Rien ne pose problème dans les accords de Schengen. » La phrase tombe quand on interroge des spécialistes de droit public quant à la dernière marotte des hommes politiques européens : transformer Schengen pour affronter la crise migratoire que connaît actuellement l’Union européenne.

« Je ne comprends pas où est le problème avec Schengen. Peut-être que les politiques confondent système Schengen et système Dublin ? », s’interroge Marie Laure Basilien-Gainche, professeur de droit public à l’université Lyon III. Elle souligne en effet que la convention de Dublin, qui définit les modalités de l’examen de la demande d’asile de chaque arrivant, ne fonctionne pas car « tous les Etats ne sont pas égaux devant le nombre d’arrivées, et tous ont des réglementations différentes concernant l’asile ».

« Tout est prévu, mais cela ne fonctionne pas »

François Gemenne, chercheur en science politique à l’université de Liège abonde : « Il n’y a rien qui pose problème dans Schengen. Ce qui pose problème c’est seulement l’opinion publique des Etats membres, qui a peur d’une invasion de migrants. Et si les Etats ferment leurs frontières, c’est pour la rassurer. » En effet, dans les accords de Schengen, « tout est prévu » : contrôle des frontières extérieures via Frontex, remise en place des contrôles aux frontières intérieures en cas de « menace grave pour l’ordre public et la sécurité intérieure »….

Mais « cela ne fonctionne pas, car il n’y a pas de procédure véritablement uniformisée et harmonisée au niveau européen. Tout relève des Etats, qui n’arrivent pas à se mettre d’accord et veulent conserver leur souveraineté sur leurs frontières », explique Pierre-Yves Monjal, professeur de droit public à l’université François-Rabelais de Tours. « Sur le papier, en droit, il n’y a pas de problème, mais dans les faits, la situation est ingérable, avec 28 souverainetés et traditions historiques et juridiques différentes ». En un mot : « Il n’y a pas assez d’esprit communautaire pour définir une politique commune en matière d’asile et d’immigration qui définisse qui on admet, comment on accueille, dans quelles conditions, avec quel statut, quelle répartition… »

« Etat de désunion totale »

« Cette fermeture de frontières, c’est le symbole le plus fort de désunion de l’Europe », assène François Gemenne. Un « état de désunion totale » qui pose à son sens la question même de l’union politique européenne : « A quoi sert-elle si, dès qu’un problème survient, chacun ferme ses frontières, et que personne ne tente de régler la question en commun ? », s’interroge-t-il.

Un manque de réponse unifiée qui constitue selon lui la crise la plus grave que l’UE a jamais traversée, « car elle touche véritablement au projet, à l’âme de l’Europe : la solidarité. Pour la première fois, la question de l’existence même et de la raison d’être de l’UE se pose. Si Schengen, c’est-à-dire le principe de libre circulation au sein de l’UE, disparaît, l’UE disparaît aussi. Symboliquement, c’est extrêmement grave », martèle-t-il.

Politique politicienne

« La crise actuelle est celle de l’absence totale de solidarité entre Etats membres, confirme Marie Laure Basilien-Gainche. Les Etats membres auraient pu saisir cette opportunité de redonner à l’UE toute sa dimension solidaire et humaniste, mais ils ont fait le mauvais choix : faire de l’UE un bouc-émissaire et effectuer un repli protectionniste avec une vision court-termiste. » Car, comme le rappelle Pierre-Yves Monjal, le flux actuel de réfugiés qui représente 0,0007 % de la population européenne, est « absorbable » par l’UE.

« Au regard du vieillissement de la population au sein de l’UE, selon des études réalisées par la Commission européenne, il faudrait d’ici 2050, près de 56 millions de travailleurs immigrés pour que la main-d’œuvre européenne rajeunisse. »