Migrants: Un monde sans frontières peut-il résoudre la crise?

POPULATIONS Des chercheurs travaillent sur des simulations de modèles où les Etats seraient ouverts à tous les migrants…

Romain Scotto

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Des migrants arrivent à la frontière austro-hongroise, près de Nickelsdorf, le 5 septembre 2015
Des migrants arrivent à la frontière austro-hongroise, près de Nickelsdorf, le 5 septembre 2015 — JOE KLAMAR AFP

Oubliez passeports, demandes de visas et files d’attentes le long d’un grillage austère. Dans le monde envisagé par Antoine Pécoud, professeur de sociologie à Paris 13, voyager d’un Etat à un autre n’a rien d’un chemin de croix puisque les frontières sont gommées des Atlas. Les migrants se déplacent selon leur bon vouloir quel que soit leur pays d’origine et leur destination finale. A priori utopique, ce type de modèle est donc sérieusement étudié par les chercheurs, dont les travaux constituent parfois des outils utiles aux politiques pour résoudre les crises migratoires.

« Ouvrir les frontières entraînerait forcément des changements », élude d’emblée Antoine Pécoud, coauteur de Migrations sans Frontières - Essais sur la libre circulation des personnes. Mais pour lui, tout dépend du degré d’ouverture et de ce que l’on entend par « frontière ». Faire sauter les barrières, réelles ou imaginaires, délimitant les territoires, constitue un premier pas. Mais une « ouverture totale » n’est envisageable que si les migrants ont accès à l’ensemble des prestations sociales d’un Etat.

Plus de la moitié des migrants du monde se déplacent vers le sud

Deux scénarios sont donc envisagés. Dans un monde ouvert, sans prestations sociales, la situation ne serait pas si différente à celle d’aujourd’hui. Dans les faits, « ceux qui veulent bouger bougent. Les sans papiers sont déjà-là. Les migrants se fichent des frontières. » En revanche, s’ils peuvent travailler légalement, inscrire leurs enfants à l’école, se faire soigner, l’ouverture aurait une plus grande incidence. Dans quelle proportion ? Impossible de le dire précisément. « Ceux qui prétendent savoir combien de personnes arriveraient en Europe vendent du vent », tranche Pécoud.

L’effet d’appel, dénoncé par la droite et l’extrême droite, n’est pas forcément envisagé. Catherine Wihtol de Wenden, directrice de recherches au CNRS favorable au droit à l’immigration, indique que celui-ci ne s’est jamais produit dans des pays aux conditions sociales et d’asile très développées (Danemark, Suède). Idem au sein de l’UE, avec l’ouverture à l’est de l’Europe. Les spécialistes parlent d’une augmentation des migrations, mais pas une explosion. Le nombre de migrants dans l’UE est de 2,5 millions, ce qui représente 1 % de la main-d’œuvre de l’UE. Concernant l’Afrique de l’Ouest, ils rappellent aussi que 90 % des migrants se déplacent autour de leur région. Et contrairement à une idée reçue, plus de la moitié des migrants du monde se déplacent vers le sud. Les chercheurs mettent aussi en évidence certains freins naturels aux migrations : compétences professionnelles, langue, religions, cultures, coût lié à l’immigration.

La situation économique en question

Pour se prémunir d’un éventuel chaos social, l’UE devrait néanmoins être contrainte de se lancer dans une redistribution internationale des ressources en cas d’ouverture large. Les rapports précisent que, si la situation économique se dégrade, une attitude hostile vis-à-vis des migrants peut se développer. Tout le monde a évidemment intérêt à avoir des voisins stables, prospères. « Ce qui aide à régler la mobilité des personnes, c’est la capacité autorégulatrice du marché du travail. En cas de difficultés, ce ne sont plus les migrations qui sont considérées responsables mais le système socio-économique et ses institutions », conclut l’essai sur la libre circulation des personnes. Une réflexion de sociologue dont l’écho ne peut être que politique.