«Je suis un réfugié de la mer, j'aurais pu connaître le même sort qu'Aylan Kurdi»

TEMOIGNAGE Trung-Phuc a participé à l'exode des boat-people il y a quarante ans. Il témoigne pour « 20 Minutes »...

Cédric Garrofé

— 

Un bateau de réfugués vietnamiens en juin 1979.
Un bateau de réfugués vietnamiens en juin 1979. — AFP/Getty Images

Après la réunification du Vietnam en 1975, des centaines de milliers de personnes décident de fuir le pays et le régime communiste. La plupart sur des embarcations de fortune. On les appelait les « boat people ». Trung-Phuc était de ceux-là. Alors que des réfugiés arrivent par milliers chaque jour en Europe, il raconte son expérience à 20 Minutes.

Le grand départ
 

Ça s’est passé en 1979. J’avais 4 ans. J’habitais au Sud-Vietnam avec mes parents et mes 5 frères.

Nous avions une excellente situation. Mon père était officier dans l’armée et professeur dans la vie, il avait combattu avec les Français et les Américains. Ma mère était pharmacienne.

Après l’invasion du Sud par le Nord communiste, la situation est devenue intenable. Nous risquions d’être persécutés et emprisonnés. Alors, on a décidé de tout abandonner pour fuir en Malaisie.

La traversée
 

Nous avons payé des passeurs et avons embarqué dans un bateau de fortune. Celui-ci avait une capacité de 350 personnes. Nous étions près de 800 à bord.

La traversée a duré 9 jours. C’était très difficile, nous étions tous serrés et il était impossible de bouger. On avait un peu d’eau et on mangeait du riz blanc. Nous n’avions rien d’autre.


Le pilote n’était pas du tout formé à la navigation en mer. A la première tempête, il a abandonné le navire, nous laissant à notre propre sort.

C’est mon père, qui avait déjà conduit un bateau, qui a pris sa place.

Lorsque nous sommes arrivés près des plages malaisiennes, les garde-côtes ont refusé l’accostage, avant de couler notre embarcation.

Nous avons terminé à la nage, et malheureusement de nombreuses personnes se sont noyées.

L’arrivée en Malaisie


Nous avons réussi à rejoindre la plage puis commencé à construire de quoi nous abriter. Je dois dire que les locaux ont été très gentils avec nous. Ils nous ont accueillis et apporté de la nourriture.

Ils nous ont aussi aidés à construire des maisons de fortune. C’est à partir de là que nous avons commencé à réfléchir à notre avenir.

En route pour la France
 

A la fin des années 1970, plusieurs pays – dont la France – envoyaient des comités d’aide en Asie pour aider les « boat people » à venir chez eux.

Mes parents ont rapidement été séduits à l’idée de rejoindre la France, car on y avait de la famille. Alors quand l’occasion s’est présentée, nous l’avons saisie. Nous avons été rapatriés en avion, grâce à l’Etat français.

Un bon accueil


A notre arrivée, nous avons été transférés dans un centre de Créteil (Val-de-Marne) pour procéder à des examens sanitaires. Ensuite, une association de réfugiés nous a pris en charge en nous prêtant une petite maison à Rueil-Malmaison (Hauts-de-Seine) et le nécessaire pour vivre.

Mes parents ont réussi à trouver un travail. On a même eu droit à un article dans un journal local.

(Extrait du journal Le Courrier, 24 janvier 1980 - Trung-Phuc est à droite sur la photo du haut)

Pour moi, les débuts ont été difficiles. Je me souviens que j’allais à l’école avec des chaussures sans lacets car nous n’avions pas assez d’argent. Malgré cela, nous ne nous plaignions jamais.

Il faut dire qu’à l’époque, la France était une vraie terre d’accueil. Tout était fait pour que les réfugiés soient bien intégrés, notamment dans les écoles.

Aujourd’hui, en 2015, ce n’est plus le cas. Je dois tout à ce pays qui est aujourd’hui le mien. Je lui suis éternellement redevable.

Ne pas faire preuve d’égoïsme


Je lis souvent des commentaires d’internautes se plaindre à propos des réfugiés. Pourquoi sont-ils si égoïstes ? Pourquoi n’essayent-ils pas de comprendre les motivations de ces familles ? Ils ne réalisent pas comment est la vie dans certaines régions du globe.

Ils ne comprennent pas que s’ils étaient à la place de ces réfugiés, ils n’auraient pas le choix. Ils feraient la même chose qu’eux.

Car ils seront dans tous les cas tués s’ils restent dans leurs pays.

La photo d’Aylan Kurdi m’a beaucoup touché. Elle symbolise notre histoire. Car nous sommes tous des descendants de réfugiés. Et nous aurions pu nous retrouver à sa place.

Aylan avait 3 ans. J’en avais 4.

Le capitaine de son bateau a abandonné le navire. Le mien aussi.

Son embarcation a chaviré. La mienne aussi.

Il est mort. Je suis resté en vie. Pourquoi ? Je ne le saurai jamais. J’aurais pu être à sa place. Mais j’ai survécu, et je suis encore là.

Aujourd’hui, je suis Français, fier de l’être, j’ai 40 ans, et je suis cadre dans une grande entreprise de télécommunication.