Enfant syrien noyé: «Cette photo permet une prise de mauvaise conscience»

IMMIGRATION Au lendemain de la publication de la photo du petit réfugié syrien noyé, le couple franco-allemand a annoncé l’instauration de mesures favorisant l’accueil de réfugiés sur le territoire européen…

Anissa Boumediene

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Un policier turc transporte le corps d'un enfant échoué sur une plage de Bodrum en Turquie, après le naufrage d'un bateau transportant des migrants, le 2 septembre 2015
Un policier turc transporte le corps d'un enfant échoué sur une plage de Bodrum en Turquie, après le naufrage d'un bateau transportant des migrants, le 2 septembre 2015 — STR DOGAN NEWS AGENCY

Des « quotas contraignants » au sein de l’Union Européenne (UE) pour accueillir les réfugiés, voilà en substance les propositions faites ce jeudi par la chancelière allemande Angela Merkel et le président français François Hollande. Une annonce qui intervient au moment où les réseaux sociaux et les journaux du monde entier relaient la photo du petit Aylan Kurdi, 3 ans, un réfugié syrien dont le corps sans vie a été retrouvé, échoué sur une plage de Bodrum en Turquie. La photo, qui illustre le drame de la crise des migrants, a-t-elle bousculé la prise de décision en faveur d’une révision de la politique migratoire européenne ? Fallait-il la publication de cette photo d’un enfant mort pour que les dirigeants européens prennent la problématique migratoire à bras-le-corps ? Retour sur une prise de conscience.

« Urgence d’une mobilisation européenne »

Tout a commencé par un tweet de Peter Bouckaert, directeur des situations d’urgences de l’ONG Human Rights Watch, l’un des premiers à diffuser le cliché du petit garçon sur Twitter. « Arrêtez-vous un moment et imaginez qu’il s’agit de votre enfant, noyé alors qu’il fuyait la Syrie pour trouver la sécurité en Europe », a-t-il écrit sous la photo. En quelques heures à peine, l’image est devenue virale, avant de faire la une des journaux européens ce jeudi matin.

Dans la foulée, le Premier ministre Manuel Valls publie lui aussi le cliché sur son compte Twitter, accompagné de la légende : « Il avait un nom : Aylan Kurdi. Urgence d’agir. Urgence d’une mobilisation européenne ».

« On a franchi un cap de générosité et de solidarité », analyse Catherine Wihtol de Wenden, spécialiste des flux migratoires au CNRS. « On constate d’ailleurs un début d’assouplissement de la politique migratoire, notamment sous l’impulsion franco-allemande », poursuit-elle.

La « photo de la honte »

A tel point que ce jeudi, Angela Merkel et François Hollande ont annoncé l’instauration d’un « mécanisme permanent et obligatoire » d’accueil des réfugiés en Europe. En clair, la mise en place de quotas contraignants imposés aux Etats membres pour, précise-t-on du côté de l’Elysée, « trouver des réponses à la hauteur de la crise ».

« Cette photo a vraisemblablement bousculé l’agenda de Merkel et Hollande. Jusqu’à présent, les dirigeants européens étaient tétanisés dans leur gestion de la crise migratoire par les partis d’extrême droite. L’immigration était abordée sous l’angle sécuritaire et la politique appliquée était dissuasive. Depuis peu le vocabulaire a évolué et la solidarité a fait son apparition dans le débat. Aujourd’hui, le cliché de cet enfant les a forcés à se saisir du problème. Cette image permet une prise de mauvaise conscience », considère Catherine Wihtol de Wenden.

« Cette image mobilise un jugement moral, c’est la photo de la honte », abonde André Gunthert, enseignant-chercheur en culture visuelle à l’EHESS. Et « dans le contexte récent de prise de conscience du drame de la crise des migrants, le cliché produit des effets politiques ».