Enfant syrien noyé: Ces photos qui ont marqué les esprits

MONDE La photo d'Aylan Kurdi, petit réfugié syrien mort noyé, est devenue le symbole de la crise des migrants, et s'inscrit dans la lignée de photos qui ont, elles aussi, bouleversé l'opinion...

Anissa Boumediene

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Un policier turc se tient près du corps d'un enfant migrant mort noyé, sur une plage de Bodrum, au sud de la Turquie, après le naufrage d'un bateau transportant des réfugiés, le 2 septembre 2015 Lancer le diaporama
Un policier turc se tient près du corps d'un enfant migrant mort noyé, sur une plage de Bodrum, au sud de la Turquie, après le naufrage d'un bateau transportant des réfugiés, le 2 septembre 2015 — STR DOGAN NEWS AGENCY

L’image parle d’elle-même. Un enfant inanimé, face contre terre, gisant au bord de l’eau, sous les yeux d’un policier. Le cliché, pris sur une plage de Bodrum, une station balnéaire turque, s’est propagé comme une traînée de poudre sur les réseaux sociaux, avant d’enflammer les unes des titres de la presse européenne ce jeudi matin. Symbole de l’afflux sans précédent de migrants depuis la Seconde Guerre mondiale et de l’échec de la politique migratoire européenne, ce cliché n’est pas sans rappeler d’autres photos, qui elles aussi en leur temps ont bouleversé l’opinion publique.

« Cet enfant pourrait être le mien »

Lancêtre du cliché du petit Aylan Kurdi est celui de Kim Phuc en 1972, la petite Vietnamienne de 9 ans brûlée au Napalm, courant entièrement nue après l’attaque de son village.

En 1972, durant la guerre du Vietnam, Nick Ut photographie des enfants fuyant leur village bombardé au Napalm. Au centre, Kim Phuc, 9 ans, hurle de douleur, entièrement nue, après avoir retiré ses vêtements en flammes. - NICK UT/AP/SIPA

 

Vingt et un ans plus tard, en 1993, c’est la photo d’un enfant rachitique guetté par un vautour qui a ému le monde entier, qui a vu en une image l’horreur de la guerre civile et de la famine au Soudan.

« Ces photos sont des figures de style médiatiques. Si on illustre une problématique à travers le visage d’un enfant, on luniversalise. Lenfant devient alors le symbole du conflit quil subit et déclenche par ailleurs un phénomène didentification : chacun se dit "cet enfant pourrait être le mien" », analyse André Gunthert, enseignant-chercheur en culture visuelle à l’EHESS.

Une photo pour un symbole

Ces images, d’une rare force, ont la particularité dêtre très lisibles par le grand public. Au moment où on les voit, on sait immédiatement ce qu’elles signifient. « Ces icônes sont construites, elles ont cette caractéristique de simplifier et de synthétiser un problème qui secoue l’opinion. Notamment parce qu’elles sont souvent recadrées, précise André Gunthert. Ici, la photo a été retaillée pour ne garder que lenfant et le policier, pour accentuer leffet de symbolisation lenfant représente tous les migrants qui tentent de rallier lEurope au péril de leur vie et le policier incarne lUnion européenne et léchec de sa politique migratoire ». Cest un mécanisme « proche de la propagande, qui reprend les codes de la photo humanitaire », indique-t-il.

Mais une telle photo ne marque les esprits que lorsque lopinion publique a déjà évolué. « Ce nest pas le cliché qui déclenche la prise de conscience, cest le fait quil y ait une prise de conscience qui fait que lon est plus réceptif à ce que raconte limage », insiste le chercheur. Limage enfonce le clou, permet de manifester quelque chose de lordre de la morale, qui ne peut être raconté autrement. « En 1972, lopinion américaine à lencontre de la guerre du Vietnam avait déjà commencé à changer, après des années déchec de ce conflit. Et cest précisément parce que ce changement était déjà amorcé que le New York Times a publié ce cliché », explique André Gunthert.

Aujourd’hui véhiculée en masse sur les réseaux sociaux, l’image iconique est le signal d’une évolution du débat public. Mais des images d’une telle force, il n’y en a pas beaucoup, et si on se souvient de ces images de nombreuses années plus tard, ce n’est pas seulement parce qu’elles marquent les esprits, « c’est aussi parce qu’elles font régulièrement l’objet d’une remobilisation, estime le chercheur. On s’en souvient parce qu’elles sont entretenues dans la mémoire ».