Migrants dans les Balkans: Un mur en Hongrie, et le problème est réglé?

EUROPE L’érection d’un grillage par la Hongrie à sa frontière avec la Serbie s’achève ce lundi...

Nicolas Beunaiche

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Le grillage qui sépare la Hongrie et la Serbie près d'Asotthalom, le 24 août 2015.
Le grillage qui sépare la Hongrie et la Serbie près d'Asotthalom, le 24 août 2015. — CSABA SEGESVARI / AFP

D’abord, un obstacle de barbelés. Puis un grillage de trois à quatre mètres de hauteur, surmonté lui aussi de fil barbelé. Voilà ce qui sépare désormais, sur 175 km, la Hongrie et la Serbie. Un nouveau rideau de fer censé « protéger » le pays magyar et l’Union européenne des populations en transit vers l’Allemagne ou la Scandinavie. En tout cas dans les plans de Viktor Orban, le Premier conservateur de la Hongrie.

 

Carte de l’Europe centrée sur le mur hongrois à la frontière avec la Serbie. - I. Vericourt/K. Tian/G. Hand, abm/gil/jfs/sim/vl/AFP

 

Il faut dire que le pays est confronté à un afflux sans précédent de personnes en provenance de Syrie, d’Irak et d’Afghanistan, ou tout simplement des Balkans. Depuis le début de l’année, plus de 140.000 arrivées ont été enregistrées, soit plus du double du total de l’année 2014. Une situation d’urgence qui nécessitait une réaction rapide, selon Orban. « De tous les pays de l’Union européenne, la Hongrie est celui qui subit la plus forte pression migratoire. Une réponse commune de l’UE à ce défi prend trop de temps et la Hongrie ne peut plus attendre. Elle doit agir », justifiait ainsi le Premier ministre en juin.

Une faille à la frontière avec la Roumanie

Tant pis pour les protestations de la Serbie, les réticences de la Commission européenne et l’opposition d’Angela Merkel. De toute façon, « le mur est avant tout une mesure de politique intérieure, analyse Yves Pascouau, directeur du programme “migration et diversité” à l’European Policy Centre. Orban veut montrer à sa population qu’il ne reste pas inactif, dans le prolongement de sa politique associant parfois migrants et terroristes. »

Les Hongrois vont-ils au moins en sortir renforcés dans leur entre-soi ? Rien n’est moins sûr, selon l’ensemble des chercheurs. « Prenez les Etats-Unis, qui ont des moyens considérables, et le mur qu’ils ont construit à la frontière mexicaine, avance Henri Labayle, professeur de droit à l'université de Pau et spécialiste des questions d’immigration en Europe. Au final, les gens passent au-dessus, en dessous ou sur les côtés : ça ne résout rien. » En d’autres termes, il n’existe pas de mur infranchissable. A moins de positionner « un garde-frontière tous les cinq mètres », ajoute Yves Pascouau. Une faille a d’ailleurs déjà été repérée : l’extrémité orientale du rempart, à la frontière avec la Roumanie, où les migrants peuvent tout simplement rejoindre la Hongrie… en contournant l’obstacle.

Reportage de la chaîne belge flamande VRT sur le mur hongrois. - VRT


« A Ceuta et Melilla [les enclaves espagnoles au nord du Maroc], les murs n’ont jamais asséché le flux de migrants qui tentent de passer par ce chemin », rappelle Louise Carr, coordinatrice du programme « personnes déplacées » chez Amnesty France. Même s’ils ont au moins eu le « mérite » de réduire le nombre de personnes qui réussissent à passer, pourrait lui rétorquer Viktor Orban. En 2014, 30.000 migrants étaient ainsi stationnés du côté marocain, avant la vague de régularisations décidée par le Maroc.

Taxis serbes et routes dangereuses

En bloquant une porte d’entrée, la Hongrie risque en fait simplement de pousser les migrants à passer par les fenêtres. « Ce sont des gens qui, pour la plupart, fuient des conflits, ils ne renonceront pas à rejoindre l’Europe », explique Louise Carr. « Le flux sera finalement déplacé vers des voies de passage plus chères et plus dangereuses, ajoute Loïc Tregoures, doctorant à l’Université Lille 2 et spécialiste des Balkans. C’est ce qui s’est passé après la construction du mur entre la Bulgarie et la Turquie : les migrants ont pris le bateau pour la Grèce. »

A court terme, le mur pourrait très concrètement former un bouchon à la frontière serbe. « Les parcs de Belgrade vont se remplir de migrants, et dans deux-trois mois, le froid et la neige rendront la situation humanitaire encore plus insupportable », prédit Loïc Tregoures. Dans le même temps, les réseaux de passeurs vont s’organiser pour profiter de l’opportunité. « Il est probable qu’ils conduisent les migrants jusqu’en Croatie ou en Roumanie, avance-t-il. Des taxis serbes les emmènent déjà jusqu’à la frontière hongroise, ils feront simplement un crochet. » Quitte à emprunter « des routes plus dangereuses », redoute Louise Carr.

La Hongrie en serait-elle pour autant seule responsable ? La coordinatrice d’Amnesty vise aussi « une politique européenne qui se concentre trop sur la politique aux frontières », sans ouvrir de voies légales d’immigration. Au final, « les Etats prennent tous des initiatives individuelles pour ralentir le flux, sans s’attaquer au stock de migrants qui, lui, ne diminue pas, regrette Loïc Tregoures. C’est le cas de la Hongrie, mais la France est dans la même logique à Calais ou à Vintimille… »