Grèce: Le pari risqué d'Alexis Tsipras

DÉCRYPTAGE En déclenchant des élections législatives anticipées, le Premier ministre grec fait un nouveau coup de poker, peut-être son dernier ?

Laure Cometti

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Le Premier ministre grec Alexis Tsipras a remis sa démission au président, le 20 août 2015.
Le Premier ministre grec Alexis Tsipras a remis sa démission au président, le 20 août 2015. — Athena Pi/REX Shutterst/SIPA

Si la démission d’Alexis Tsipras et la tenue d’élections législatives anticipées étaient prévisibles, la précipitation du Premier ministre grec peut surprendre. Il faut dire que le troisième plan de sauvetage de la Grèce a été obtenu au prix de l’érosion drastique de la majorité parlementaire de Syriza, forçant Alexis Tsipras à faire le pari, risqué, de remettre en jeu son mandat.

Pari numéro un : se débarrasser des dissidents internes

Syriza compte 149 élus à la Vouli, le Parlement grec. Le 14 août 2015, une quarantaine d’entre eux ont voté contre ou se sont abstenus lors d’un vote sur l’accord entre Athènes et ses créanciers pour un nouveau prêt de 86 milliards d’euros, conditionnés à de nouvelles mesures d’austérité, adopté grâce aux voix de l’opposition.

« Alexis Tsipras veut d’abord se séparer des frondeurs, plus nuisibles à l’intérieur du parti qu’à l’extérieur », souligne Georges Prévélakis, professeur de géopolitique à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Pari réussi : les dissidents ont annoncé ce vendredi la formation d’un nouveau groupe parlementaire, Unité populaire. Vingt-cinq élus Syriza ont officiellement fait défection et d’autres pourraient les rejoindre.

 

Pari numéro deux : jouer contre la montre

Alexis Tsipras a hérité d’une situation favorable. Les partis de l’opposition, dont Pasok et Nouvelle démocratie (ND), sont jugés responsables d’avoir mené le pays à sa perte. Mais le vent peut tourner. « Jusqu’à quand Alexis Tsipras peut-il bénéficier de cette virginité politique ? », s’interroge Georges Prévélakis, notant que « les électeurs sont partagés entre la colère à l’égard des anciens dirigeants et le constat graduel que Syriza ne peut apporter le renouveau promis en janvier dernier ». Dès la rentrée, les effets des premières mesures de rigueur se feront sentir, risquant de plomber la cote de popularité du gouvernement. D’où la précipitation de cette démission.

La Constitution prévoit en cas de démission du Premier ministre que le deuxième groupe parlementaire (ND en l’occurrence) puisse tenter de former un gouvernement en trois jours. S’il échoue, c’est alors le troisième parti qui tente sa chance. « Étant donné la composition de la Vouli, cette procédure est vouée à l’échec mais elle fait perdre un temps précieux à Tsipras », estime l’intellectuel franco-grec.

Pari numéro trois : obtenir la majorité absolue à la Vouli

Le parti remportant le plus de voix aux élections aura un bonus de 50 sièges à la Vouli. « L’idéal pour Tsipras, serait que Syriza obtienne le meilleur score, s’assurant ainsi une nette marge de manœuvre pour gouverner », explique Georges Prévélakis. Or les frondeurs vont rogner le score de Syriza, « pas plus de 4 à 5 % maximum ». « Il y aura aussi une érosion logique des suffrages car le parti a déçu ».

Lire l'interview de Michel Vakaloulis: «Avec ce timing, Tsipras peut espérer ratisser large lors des élections»

Si Syriza, « purgé » des frondeurs, n’obtient qu’une majorité relative, Alexis Tsipras pourrait être obligé de former une coalition. Avec qui ? « ND ou Potami, un parti plus jeune dont l’image est moins mauvaise. Ils ont voté pour l’accord défendu par Alexis Tsipras, mais va-t-il risquer de se compromettre à ce point ? », s’interroge Georges Prévélakis.

Comme à chaque nouveau coup de poker du Premier ministre grec, des hypothèses sont échafaudées sur sa tactique. « Certains disent qu’il démissionne pour ne pas assumer la responsabilité de ces nouvelles mesures d’austérité », note Georges Prévélakis. « Ce qui est certain, c’est qu’il est aussi divisé que Syriza. Élu sur la promesse qu’une autre voie était possible pour le pays, il a trahi sa propre identité. Son charisme peut-il perdurer alors qu’il se trouve dans une situation proche de la schizophrénie ? ». Seule la campagne électorale, qui s’annonce intense, permettra d’en juger.