Une manifestation à Sanaa, au Yémen, le 5 mars 2015, pour la libération de l'otage française Isabelle Prime et son interprète yéménite, enlevées le 24 février 2015.
Une manifestation à Sanaa, au Yémen, le 5 mars 2015, pour la libération de l'otage française Isabelle Prime et son interprète yéménite, enlevées le 24 février 2015. — Hani Mohammed/AP/SIPA

DÉCRYPTAGE

Le sultanat d’Oman, acteur-clé de la libération de l’otage Isabelle Prime

Hasni Abidi, politologue et spécialiste du monde arabe, décrypte le rôle qu’a joué la pétromonarchie dans le dénouement de cette affaire…

Enlevée au Yémen le 24 février dernier, la Française Isabelle Prime est arrivée ce vendredi matin à Oman, selon une annonce du ministère des affaires étrangères omanais. François Hollande a exprimé sa gratitude au sultanat d’Oman et au sultan Qaboos Ibn Saïd pour leur rôle dans la libération de l’otage qui doit rentrer ce vendredi soir en France, à l’aéroport de Villacoublay. La pétromonarchie apparaît comme un facilitateur et un médiateur dans une région instable.

Un rôle de médiateur 

Selon un porte-parole du ministère des Affaires étrangères omanais, la Française a été « retrouvée au Yémen » grâce à des recherches menées par les autorités omanaises en coordination avec « certaines parties yéménites ». C’est bien le talent de médiateur du sultanat qui a aidé au dénouement heureux de cette affaire. « Oman est le seul pays qui a d’aussi bonnes relations entre tous les protagonistes du conflit yéménite », explique Hasni Abidi*, directeur du CERMAM. « Le sultanat d’Oman était donc le mieux placé pour mener à la fois les recherches sur le terrain, les négociations et piloter le versement de la rançon », estime le spécialiste du monde arabe. « Jamais un enlèvement au Yémen ne s’est dénoué favorablement sans le paiement d’une rançon, c’est la condition sine qua non ».

Oman avait déjà joué un rôle de facilitateur fin 2011, en servant de pays de transit pour trois humanitaires français libérés au Yémen, ou plus récemment, le 1er juin 2015, lors de la libération d’un otage américain. « Les Omanais nous ont énormément aidés (…) J’avais encore ce matin le numéro deux de nos services qui m’a dit qu’ils avaient travaillé avec les Omanais comme avec des frères », a déclaré le ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius ce vendredi sur BFMTV.

La libération d'Isabelle Prime est le fruit d’un «travail de plusieurs mois», explique Fabius

Une position de neutralité

Si la pétromonarchie peut jouer ce rôle de « courtier de la paix » au Moyen-Orient, selon les termes d’Hasni Abidi, c’est grâce à sa neutralité dans une région instable. Oman, où l’islam ibadite est la religion officielle et majoritaire, a de bonnes relations avec l’Arabie saoudite sunnite et l’Iran chiite, les deux grands rivaux. « C’est sur le sol omanais que des négociations secrètes sur le nucléaire iranien se sont amorcées dès 2005 entre Washington et Téhéran », souligne Hasni Abidi.

Cette position, qui lui vaut parfois d’être surnommé la Suisse du Moyen-Orient, a été forgée par le sultan Qaboos Ibn Saïd. Dès son arrivée au pouvoir en 1970, il a bâti une politique étrangère fondée sur le « pragmatisme, l’empirisme (…), l’indépendance et la souveraineté », selon un discours cité dans L’Orient Le Jour. Ainsi, Oman ne s’implique pas dans les conflits entre grandes puissances, refusant notamment de prendre position lors de la première guerre du Golfe (de 1980 à 1988). C'est la seule pétromonarchie à ne pas intégrer la coalition arabe menée depuis mars 2015 par l’Arabie saoudite contre la rébellion houthie au Yémen. 

Cette neutralité est garante d’un équilibre fragile. « Le pays fait face à l’arrivée de milliers de réfugiés yéménites et la question de la succession est brûlante », insiste Hasni Abidi. Le sultan, âgé et malade, n’a pas de descendant direct. 

 

*auteur de Monde arabe, entre transition et implosion (Erick Bonnier, 2015)