Crise humanitaire au Yémen: «Quand l'horreur dépasse l'horreur»

MONDE Trois jours après son retour d'une mission humanitaire au Yémen, Thierry Goffeau, coordinateur des projets à Aden pour Médecins sans frontières, raconte l'horreur et la violence du conflit au quotidien...

Anissa Boumediene

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A Aden au Yémen, l'hôpital MSF est pris d'assaut mais doit faire face à  la violence et à la pénurie de médicaments.
A Aden au Yémen, l'hôpital MSF est pris d'assaut mais doit faire face à la violence et à la pénurie de médicaments. — G.BINET-MYOP

Quatre mille morts, 20.000 blessés et un pays dévasté. Le conflit armé qui déchire le Yémen depuis maintenant quatre mois et demi est sanglant. Tout juste rentré d’une mission de deux mois et demi à Aden, Thierry Goffeau, coordinateur des projets dans la région pour Médecins sans frontières (MSF), a raconté mardi ces dix semaines au cours desquelles il a vu un pays et un système de santé ravagés par la guerre. Une guerre qui oppose les rebelles Houtis, originaires du nord du pays, soutenus par l’Iran, aux forces loyalistes du président Hadi, aidées par une coalition de neuf pays arabes, dont l’Arabie saoudite.

Pénuries et manque d’accès aux soins

Faute d’aéroport ouvert, c’est par bateau que l’équipe de MSF est arrivée fin mai à Aden. Si elle savait à quoi s’attendre, elle n’avait pourtant pas imaginé ce qu’elle trouverait sur place. Hôpitaux pris d’assaut et en sous-effectifs, pénurie de denrée alimentaires et de médicaments : Aden est une zone de guerre. « On y manque de tout là-bas. La population fait face à des pénuries de nourriture et de fuel, qui sert à alimenter les générateurs d’électricités et à forer l’eau potable. J’ai vu les gens faire la queue pour du pain. »

Privée de transports, la population manque aussi de soins élémentaires. « Des femmes nécessitant une césarienne meurent parce qu’elles n’arrivent pas à temps » à l’hôpital, décrit Xavier Guinotte, directeur adjoint des opérations de MSF. Déjà faible avant le début du conflit, « le système de santé est désormais en voie d’écroulement, voire effondré, et de nombreuses structures médicales ont été bombardées », poursuit Thierry Goffeau.

« Quand l’horreur dépasse l’horreur »

Mais ce qui a vraiment « choqué » le coordinateur, c’est le niveau de violence qui s’abat sur Aden. « Depuis onze ans que je travaille à MSF, je suis allé à Gaza, en Centrafrique, en Somalie ou encore au Rwanda, c’est la première fois que je vois un contexte aussi violent », a déclaré Thierry Goffeau lors d’une conférence de presse mardi à Paris. Aden est « un dépotoir à ciel ouvert », où règne une insécurité constante, jour et nuit. « Même lors du cessez-le-feu en vigueur la semaine où nous sommes arrivés, les combats n’ont jamais cessé. Il n’y a pas eu un seul jour de répit », se remémore-t-il. Pour se protéger des snipers, dont les balles sifflent sans cesse, « on a dû placer des plaques de métal sur les fenêtres de l’hôpital ».

Epuisé, l’homme tient pourtant à raconter l’horreur de ce qu’il a vu. A l’hôpital MSF d’Aden, les médecins accueillent en moyenne 350 patients par semaine. Rien que le 19 juillet, après un bombardement, 206 nouveaux patients sont arrivés à l’hôpital de Dar Saad, un quartier de la ville. Mais les chiffres, Thierry Goffeau ne veut plus s’en souvenir : « Les patients qui arrivaient étaient blessés par balle ou par des éclats d’obus, le corps déchiqueté. J’ai arrêté de compter les morts. Quand l’horreur dépasse l’horreur, on se dit que ça vire aux statistiques morbides. »

En quatre mois et demi, plus de 20 000 personnes ont été blessées, rapporte le président de MSF, Mego Terzian et selon l’ONU, 4.000 personnes ont perdu la vie dans ce conflit. Majoritairement des civils.

« Pas optimiste pour l’avenir »

Si aujourd’hui les combats ont cessé, « Aden est détruite », déplore Thierry Goffeau. Depuis que les forces loyalistes, soutenues par l’Arabie saoudite, ont repris la ville mi-juillet, la population souffle un peu, et commence à retourner chez elle, tentant de réparer et reconstruire ce qui peut l’être. Les voitures roulent à nouveau dans la ville et quelques commerces ont rouvert leurs portes. Mais l’approvisionnement, timidement rétabli, ne suffit pas. « Les besoins médicaux sont bien plus importants que ce que l’aide humanitaire peut acheminer. La population manque aujourd’hui de tout, dans ce pays pauvre et dépendant des importations », s’inquiète Xavier Guinotte.

Pour Thierry Goffeau, l’avenir du pays est « problématique ». « Aden reste dangereuse. Des résistants Houthis sont toujours armés et présents dans la ville, sans compter les nombreuses balles perdues tirées par des enfants jouant avec des armes. L’insécurité règne toujours », confie-t-il. « Quand je vois ce qui se passe à Aden et dans le sud du Yémen, je ne suis pas optimiste quant à l’avenir du pays », s'alarme Thierry Goffeau. « Les groupes de la coalition se sont alliés contre les Houthis, leur ennemi commun, mais leurs intérêts divergent et il est très possible qu’ils se battent entre eux pour prendre le pouvoir dans les mois à venir. La paix est loin d’être retrouvée. »