Bombe atomique: Le Japon entre commémoration de la paix et renforcement de son armée

HISTOIRE Il y a soixante-dix ans, les 6 et 9 août 1945, les Etats-Unis faisaient exploser deux bombes atomiques au-dessus d’Hiroshima et Nagasaki, causant la mort de plus de 140.000 personnes…

Mathias Cena

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Lâcher de colombes devant la Statue de la paix à Nagasaki, lors des cérémonies de commémoration du 69e anniversaire du bombardement de la ville, le 9 août 2014.
Lâcher de colombes devant la Statue de la paix à Nagasaki, lors des cérémonies de commémoration du 69e anniversaire du bombardement de la ville, le 9 août 2014. — kyodowc117654.JPG k/NEWSCOM/SIPA

De notre envoyé spécial à Nagasaki,

« Chaque année, il reste un peu moins de survivants de la bombe atomique. C’est triste et regrettable », constate Tomihisa Taue, le maire de Nagasaki. Depuis des décennies, la ville est, avec Hiroshima, à la pointe du mouvement pour l’abolition des armes nucléaires dans le monde, avec ce mot d’ordre : « Nagasaki devrait être la dernière ville à subir une attaque nucléaire dans l’histoire de l’humanité ».

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Parmi les survivants, les « hibakusha » (« exposés à la bombe »), beaucoup, transcendant leurs souffrances et leur colère, ont trouvé une nouvelle raison de vivre dans leur combat pour l’abolition des armes nucléaires dans le monde, et contre l’oubli. Tomihisa Taue, qui adressera au monde une « déclaration de paix » lors de la cérémonie du 9 août, craint cependant que le souvenir ne s’estompe à mesure que disparaissent les hibakusha : « Beaucoup de gens ne savent pas ce qui s’est passé sous le champignon atomique, regrette-t-il. Il reste 15.000 ogives nucléaires dans le monde. Si l’on n'associe pas nos efforts, bientôt il sera trop tard. »

« Propositions de loi de guerre »

Ces appels à la paix interviennent cette année alors que les manifestations se succèdent à Tokyo contre la nouvelle politique de défense du Premier ministre Shinzo Abe, lequel entend élargir les prérogatives des forces armées japonaises. Ces textes, par lesquels le gouvernement veut réinterpréter la constitution pacifiste du Japon pour pouvoir faire intervenir les Forces d’autodéfense hors des frontières nipponnes, ont été surnommés « propositions de loi de guerre » par les opposants.

L’armée japonaise, qui ne peut actuellement agir que dans le cas d’une offensive externe sur le territoire japonais, pourrait ainsi venir en aide à un allié, en premier lieu les Etats-Unis. Mais la population nipponne, majoritairement opposée à ce principe de « défense collective » selon les sondages, craint notamment de voir le Japon pris au piège dans un conflit lointain au côté des Américains.

« Respecter notre engagement de paix vis-à-vis du monde »

L’an dernier, lors des commémorations du 69e anniversaire du bombardement de Nagasaki, le maire de la ville avait exprimé son inquiétude quant à une modification de la politique de défense qui pourrait placer le Japon sur le pied de guerre. Il devrait encore y faire allusion cette année dans son discours du 9 août. Le Premier ministre, lui, doit s’exprimer quelques jours plus tard lors des cérémonies de commémoration de la fin de la guerre, le 15 août. Son discours est particulièrement attendu cette année, et en particulier ses éventuelles, mais peu probables, excuses à la Corée du sud et à la Chine pour les atrocités commises par les troupes japonaises pendant la Seconde guerre mondiale.

« Le Japon a enduré beaucoup de choses pendant la guerre. Mais il n’était pas seul. Les autres pays aussi, déclare Tomihisa Taue, pesant chaque mot. Nous voulons que le discours du Premier ministre reflète cette situation. J’espère qu’il nous dira qu’il veut un monde sans guerre. » Yoshitoshi Fukahori, un survivant de la bombe atomique de Nagasaki, aujourd’hui âgé de 86 ans, partage cet avis : « Le Japon a vécu en paix ces soixante-dix dernières années, pour la première fois depuis bien longtemps. Faut-il modifier notre Constitution maintenant ? Je pense que non, estime-t-il. L’article 9 de la Constitution est un engagement de paix vis-à-vis du monde, et je pense que nous devons respecter cet engagement. »