Tchad: L'ex-dictateur Hissène Habré au centre d'un procès historique

CRIMES L'ancien président du Tchad sera jugé à partir de ce lundi au Sénégal pour des milliers d'assassinats politiques...

Jane Hitchcock

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Hissène Habré, ici à Dakar, en juin en 2015.
Hissène Habré, ici à Dakar, en juin en 2015. — AFP PHOTO / SEYLLOU

Le procès qui va s'ouvrir lundi à Dakar, au Sénégal, est celui de tout un continent. «C'est l'Afrique qui va juger l'Afrique», souligne Clément Abaïfouta, l'un des deux chefs de file des milliers de parties civiles dans cette affaire, capitale. L'ancien président du Tchad, Hissène Harbé, accusé d'avoir gouverné son pays en dictateur de 1982 à 1990, est poursuivi pour crimes contre l'humanité, assassinats politiques et actes de tortures.

  • Pourquoi ce procès est-il «une première» ?

C'est la première fois qu'un président africain déchu (il a été renversé par l'actuel numéro 1 au Tchad, Idriss Déby) est jugé dans un autre pays de son continent pour des violations massives des droits de l'Homme. Après des années de tribulations, «une succession d'échecs et de désillusions», déplore Jacqueline Moudeïna, avocate à N'Djamena, le feuilleton politico-judiciaire «Habré» devrait se solder en octobre, à Dakar.
Pour Reed Brody, conseiller juridique à Human Rights Watch que 20 Minutes a interrogé au téléphone, «c'est surtout la première fois qu'en Afrique, les victimes s'organisent pour faire juger un dictateur. Ce sont les survivants du régime Habré et les ONG qui sont les véritables architectes de ce procès, pas la communauté internationale».

  • Pourquoi au Sénégal ?

C'est dans ce pays «ami» - alors dirigé par Abdoulaye Wade - que l'ex-dictateur tchadien s'était réfugié, en 1991. Sommé de livrer l'ancien despote à la Belgique, qui l'a inculpé en 2005, le Sénégal refuse l'extradiction. Il faudra attendre 2012 et l'éloignement de Wade du pouvoir pour que le nouveau président Macky Sall réponde favorablement à la cour internationale de justice et place Hissène Habré en garde à vue. Le Sénégal a ainsi été mandaté par l'Union africaine pour organiser le procès, qui se déroulera devant des chambres spéciales. Et puisque le Tchad est le théâtre des opérations, une visio-conférence est prévue pour recueillir la déposition des victimes et témoins qui ne pourront pas se déplacer. 

  • Comment doit-il se dérouler ?

Près de 200 journalistes et techniciens ont été accrédités auprès des chambres africaines extraordinaires pour assister au procès. L'audience sera publique, mais seule la Radiodiffusion télévision sénégalaise est autorisée à enregistrer du son et de l'image. Ces images seront diffusées avec un différé d'une trentaine de minutes après filtrage. La première phase du procès est consacrée à l'examen de la personnalité de l'accusé et du contexte de sa présidence. Les parties civiles qui auront pu faire le déplacement au Sénégal - elles sont une centaine - seront ensuite appelées à la barre. L'instruction à l'audience pourrait durer au minimum trois mois. «Nous devrions être fixés sur la culpabilité de Hissène Habré fin octobre», estime Reed Brody, porte-parole de HRW. Le mandat des juges expire de toute façon en février 2016.

  • Quels sont les enjeux ?

Les liens militaires qu'entretenait Hissène Habré avec la France et les Etats-Unis, durant les années 1980, devraient été abordés: l'ancien chef de guerre a chassé le colonel libyen Khadafi de son pays. L'accusé devrait par ailleurs évoquer, comme il l'a fait en 1998, le rôle de son ex-commandant en chef de l'armée en 1983 et 1984, Idriss Déby, l'actuel président du Tchad. «Nullement inquiété», lui, avait dénoncé Habré. Enfin et surtout, ce procès, sans précédent, pourrait annoncer une nouvelle ère en Afrique, avec cette compétence des juges, élargie aux différents pays du continent. Et «d'exemple», pour tous ses dirigeants.