Que vaut, au juste, la vie d'un immigrant?

IMMIGRATION Un cinquième d'un citoyen américain, encore moins que celle d'un esclave...

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Un artiste mexicain peint des cercueils pour protester contre les patrouilles américaines le long de la frontière de Tijuana, entr ele Mexique et les Etats-Unis.
Un artiste mexicain peint des cercueils pour protester contre les patrouilles américaines le long de la frontière de Tijuana, entr ele Mexique et les Etats-Unis. — Reuters
Comment justifier la construction d’une barrière sur la frontière mexicaine? Pourquoi serait-il normal de condamner des millions de Mexicains non-qualifiés à vivre dans la misère? On me dit que c’est parce que les Américains doivent se préoccuper davantage de leurs compatriotes que d’une bande d’étrangers. D’accord, mais jusqu’où cela peut-il aller? Il y a bien évidemment des limites: pratiquement personne ne pense, par exemple, que les Américains devraient être autorisés à chasser les Mexicains en guise d’activités sportives. Mais alors, jusqu’à quel point serait-on prêt à nuire à un étranger dans le but d’aider un Américain? A combien estime-t-on le bien-être d’un étranger par rapport à celui d’un Américain: les trois-quarts, la moitié, le quart ?

(Je suis reconnaissant au propriétaire anonyme du blog YouNotSneaky de soulever cette question, même si je ne partage pas son analyse).

Faisons le raisonnement suivant: quand un immigrant mexicain non-qualifié entre sur le territoire américain, son salaire horaire passe en général d’environ 2 dollars à 9 dollars, ce que nous appellerons le gain de 7 dollars par heure. Pour pouvoir justifier le fait d’interdire l’entrée à cet immigrant, il faudrait donc que ce gain soit contrebalancé par le préjudice qu’il fait subir aux Américains.

D’emblée, notre raisonnement se heurte à un problème parce qu’en fait les immigrants ne font pas subir de préjudice aux Américains: pratiquement tous les économistes s’accordent en effet pour dire que l’immigration nous rend plus riches, et non plus pauvres. Chaque immigrant est un partenaire commercial potentiel, un employé potentiel, un client potentiel. Il fait baisser les salaires, mais il s’agit là d’une arme à double tranchant dont l’effet est certes négatif pour ses collègues de travail, mais positif pour les employeurs et pour les consommateurs.

A très court terme, ce sont les employeurs qui empochent le plus gros des bénéfices, et il est même probable que ce sont des gens à la tête d’entreprises du style de la chaîne de magasins Wal-Mart qui en profitent le plus. Par la suite cependant, grâce au jeu de la concurrence, ce surcroît de bénéfices se traduit par une baisse des prix des produits de consommation. A ce moment-là, même les travailleurs qui subissent des baisses de salaires s’en sortent bien: si votre salaire diminue de 10 pour cent mais que dans le même temps, les prix diminuent, eux, de 20 pour cent, vous êtes gagnant.

Mais, laissons cela de côté. Essayons de nous placer du point de vue le plus défavorable aux immigrants et pour cela, laissons de côté les bénéfices qu’apporte l’immigration pour ne nous concentrer que sur ses conséquences pour les travailleurs américains, à savoir la baisse des salaires.

Si nous considérons l’effet d’un seul immigrant, les salaires ne baissent que de façon infime, mais il faut multiplier cette baisse infime par des millions de travailleurs américains. D’après une estimation haute, 100 millions d’Américains subiraient une baisse de salaire d’environ 0,00000003 dollar par heure. Après multiplication, on obtient une perte de 3 dollars par heure. (Note aux fanas d’économie: j’ai pris l’hypothèse d’un niveau de salaire de 10 dollars l’heure et un éventail des salaires en fonction du travail de 0,3). Cette estimation provient de la littérature économique spécialisée dans les questions d’emplois et n’est valable que dans le très court terme, car avec le temps, les bas salaires attirent de nouvelles entreprises qui font repartir les salaires à la hausse. Mais laissons également cela de côté, et imaginons le pire des scénarios, celui dans lequel les effets à court terme ne voient jamais d’amélioration.

Résultat: quand l’immigrant traverse la frontière, les Américains perdent 3 dollars, et l’immigrant en gagne 7. En contrepartie, il faudrait estimer la valeur d’un immigrant au trois-septième de celle d’un américain.

Mais attendez! C’est pire que cela. Le gain de 7 dollars revient à un immigrant gagnant 2 dollars l’heure. Alors que la perte de 3 dollars est subie par des Américains gagnant 10 dollars l’heure. Et nous pensons habituellement qu’un dollar a davantage de valeur dans les mains d’une personne très pauvre. Une hypothèse admise par la théorie la plus conservatrice qui veut que chaque dollar supplémentaire ait une valeur inversement proportionnelle au niveau de salaire, par conséquent, un dollar supplémentaire vaut cinq fois plus lorsqu’il revient à un Mexicain gagnant 2 dollars l’heure qu’à un Américain gagnant 10 dollars l’heure. Le second dollar gagné par l’immigrant a une valeur un peu moindre, et le troisième une valeur encore inférieure.

Tout bien compté, il s’avère que le gain de 7 dollars revenant à l’immigrant vaut environ cinq fois la perte de 3 dollars subie par l’Américain. En d’autres termes, pour justifier le fait d’interdire à l’immigrant d’entrer dans le pays, il faudrait affirmer qu’il vaut moins d’un cinquième de citoyen américain.

Il y eut une époque où la Constitution américaine fixait la valeur d’un esclave noir à trois cinquièmes de celle d’un citoyen américain à part entière. Le Gouverneur de l’Alabama, Bob Riley, a récemment présenté les excuses de son Etat pour son rôle dans les ravages de l’esclavage. Combien de temps faudra-t-il pour que les responsables politiques présentent des excuses pour les politiques d’immigration restrictives?

Steven E. Landsburg (Slate)
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(Traduction : 20minutes.fr)