Ecoutes de la NSA : « L'espionnage entre pays amis a toujours existé »

INTERVIEW Bertrand Badie, professeur des Universités à l’Institut d’études politiques de Paris, estime que cette affaire n'aura que peu d'impact sur les relations entre la France et les Etats-Unis...

Propos recueillis par Laure Cometti
— 
François Hollande et Barack Obama lors du sommet du G7 en Allemagne, le 8 juin 2015.
François Hollande et Barack Obama lors du sommet du G7 en Allemagne, le 8 juin 2015. — Carolyn Kaster/AP/SIPA

Le sommet de l’Etat français est espionné par les Etats-Unis depuis plus de dix ans, comme le révèlent WikiLeaks, Médiapart et Libération mercredi. Cette affaire aura-t-elle un impact sur les relations diplomatiques entre Paris et Washington alors que la France hausse le ton20 Minutes a sollicité l’éclairage de Bertrand Badie, professeur des Universités à l’Institut d’études politiques de Paris et enseignant-chercheur associé au Centre d’études et de recherches internationales (CERI).

La réaction de l’Elysée suite aux révélations de Wikileaks est-elle prévisible ?

On est typiquement dans le jeu de rôle. C’est une pièce de théâtre dont on connaît bien le déroulement, puisque l’on a déjà assisté à des épisodes similaires, avec d’autres protagonistes, comme Angela Merkel ou Dilma Roussef. C’est à chaque fois pareil : il y a un pavé dans la mare, les deux parties s’essuient des éclaboussures, et puis on oublie l’affaire. Un gouvernement souverain ne peut rester indifférent face à cette annonce. Tout le monde sait que les techniques des renseignements sont de plus en plus sophistiquées, surtout chez les grandes puissances. Le tout, c’est de ne pas se faire prendre. La révélation de ces pratiques entraîne mécaniquement des réactions courroucées de façade. Dans la réalité, tout cela est neutralisé et ordonné par les mécanismes de la politique internationale. Le courroux est peut-être plus grand envers les auteurs de la fuite médiatique qu’envers les responsables des écoutes.

Selon vous ces révélations n’auront donc que peu - voire pas - d’impact sur les relations diplomatiques entre la France et les Etats-Unis, alors que Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen exigent l’arrêt des négociations sur le très controversé traité de commerce transatlantique (Tafta?

Certains membres de la classe politique, voire du gouvernement, seront peut-être heureux de se saisir de cette affaire, qui peut servir à prendre l’opinion publique à témoin et alimenter une forme d’antiaméricanisme. Mais il est très peu probable que cela ait des répercussions concrètes sur les relations entre les deux pays. Cela dit, actuellement le climat n’est pas tout à fait au beau fixe entre Paris et Washington. Cet incident peut éventuellement servir de support à une certaine mauvaise humeur. Pas sur la question du Tafta, plutôt sur certains dossiers de politique internationale qui font l’objet de légères tensions, comme les négociations sur le nucléaire iranien, que Paris tente de freiner au grand dam de Washington.

En dehors des réactions officielles très convenues, cette affaire change-t-elle quelque chose pour les hauts responsables diplomatiques français ?

Il y a une survalorisation médiatique de ces écoutes qui sont un phénomène bien connu de toutes les chancelleries. Lorsque des messages vraiment importants sont échangés, toutes les précautions sont prises. Le paradoxe dans cette affaire, c’est que nous sommes plus choqués lorsque c’est un pays ami qui nous espionne. Or l’espionnage entre pays amis a toujours existé.