Terrorisme: «La mort de Mokhtar Belmokhtar serait une grande perte pour Al-Qaïda»

DÉCRYPTAGE Philippe Hugon, directeur de recherches à l'IRIS, et Lemime Ould M. Salem, auteur d'une enquête sur le djihadiste algérien, réagissent à l'annonce de sa possible mort…

L.C.

— 

Mokhtar Belmokhtar
Mokhtar Belmokhtar —

La mort de Mokhtar Belmokhtar, annoncée dimanche par le gouvernement provisoire libyen, n’est pour l’heure qu’une information au conditionnel. S’il était avéré, le décès de ce chef djihadiste algérien proche d’Al-Qaïda pourrait avoir un impact sur les réseaux terroristes de toute la région du Sahel.

Un leader en perte de vitesse ?

La mort de Mokhtar Belmokhtar, si elle est confirmée, serait une victoire significative pour les Occidentaux dans la lutte contre les djihadistes en Afrique du Nord et subsaharienne. « Il a longtemps été perçu comme l’un des hommes les plus dangereux de la région », note Philippe Hugon, directeur de recherche à l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS), avant de nuancer : « aujourd’hui, c’est un peu moins vrai ».

Borgne, contrebandier… Qui est Mokhtar Belmokhtar a.k.a « Mister Marlboro » ?

En août 2013, le « Borgne » avait fait fusionner deux groupes armés dissidents d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) – le Mouvement pour l’unicité et le djihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO) et les Signataires du sang – pour créer le groupe armé Al-Mourabitoune. Très actif dans la région de Gao, au Mali, et dans le nord du Niger, le groupe salafiste était « en perte de vitesse, comme son leader », observe Philippe Hugon. « Depuis quelques années, Mokhtar Belmokhtar est réfugié dans un "sanctuaire lybien", il n’a plus la même capacité de nuisance qu’auparavant ».

Une « grande perte » pour Al-Qaïda

Reste qu’il incarne une figure fédératrice du djihadisme, selon Lemime Ould M. Salem, auteur d’un ouvrage consacré au terroriste intitulé Le Ben Laden du Sahara. « C’est un vrai chef qui jouit d’une grande légitimité, grâce à son parcours personnel et les actions qu’il a directement menées ou qu’il a dirigées en vingt ans ». Ces caractéristiques en font un leader « difficile à remplacer ».

« Si sa mort est confirmée, ce serait une très grande perte pour Al-Qaïda », estime Lemime Ould M. Salem, d’autant plus que l’organisation terroriste est déjà concurrencée par Daesh dans certains de ses fiefs historiques, comme en Irak.

Un groupe divisé

Al-Mourabitoune était le théâtre de divergences officialisées au mois de mai dernier. L’un de ses responsables, Adnan Abou Walid Sahraoui, avait alors déclaré lallégeance du groupe à l’organisation Etat islamique. Un serment démenti 24 heures plus tard par Mokhtar Belmokhtar, qui avait réaffirmé sa loyauté à Al-Qaïda. Cet imbroglio laisse présager des conflits internes qui pourraient s’accentuer si la tête du groupe venait à disparaître.

Qui pourrait lui succéder ?

« Il n’est pas impossible qu’Adnan Abou Walid Sahraoui succède à Mokhtar Belmokhtar si ce dernier a bien été tué », juge Philippe Hugon. Dans ce scénario, Al-Mourabitoune pourrait peut-être rallier Daesh pour de bon. « Une partie de ses hommes y semble favorable et cela pourrait donner un nouveau souffle au mouvement, en attirant de nouvelles recrues et peut-être des financements ».

Pour Lemime Ould M. Salem, rien n’indique toutefois qu’Adnan Abou Walid Sahraoui soit le successeur désigné du « Borgne », qui n’avait « ni lieutenant ni dauphin » depuis la mort de son gendre et bras droit Jouleibib, tué en novembre 2013 par les troupes françaises dans le nord-est du Mali. Le journaliste insiste sur le fait que le groupe n’est pas organisé selon une hiérarchie pyramidale, mais dirigé par une choura, un conseil consultatif où siègent les membres de plusieurs branches djihadistes.

« Le groupe Al-Mourabitoune va-t-il éclater à cause des luttes internes pour la succession ? Une partie du mouvement va-t-elle rallier Daesh ? À l’heure actuelle, tous ces scénarios sont plausibles », estime Lemime Ould M. Salem, qui reste très prudent au sujet de l’annonce du décès de Mokhtar Belmokhtar.