Irak: Un an après la chute de Mossoul, un pays plus fracturé que jamais

DÉCRYPTAGE Le 10 juin 2014, la deuxième grande ville d’Irak tombait aux mains de Daesh. Depuis un an, ses habitants vivent sous sa tutelle, et les violences motivées par l’intolérance religieuse se sont multipliées dans le pays...

Bérénice Dubuc

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Photo d'archives du 16 juin 2014, montrant des manifestants brandissant le drapeau de Daesh devant le bâtiment du gouvernement de la province de Ninive, à Mossoul, en Irak.
Photo d'archives du 16 juin 2014, montrant des manifestants brandissant le drapeau de Daesh devant le bâtiment du gouvernement de la province de Ninive, à Mossoul, en Irak. — UGC/AP/SIPA

C’est la première ville d’Irak à être tombée aux mains des djihadistes de l’organisation Etat islamique (ou Daesh) lors de leur offensive fulgurante de juin 2014. Il y a tout juste un an ce mercredi, Mossoul, le chef-lieu de la province pétrolière sunnite de Ninive, tombait aux mains du groupe islamiste en 24 heures. Et, si la reprise de Mossoul est présentée comme l’objectif majeur de l’armée irakienne, la deuxième plus grande ville du pays est toujours aux mains des djihadistes.

Depuis un an, ses habitants - environ un million de personnes y seraient restées, selon les estimations - ont découvert les méthodes de Daesh - exécutions extrajudiciaires et publiques, violences sexuelles, enlèvements, actes de torture…

Boucliers humains

« J’étais à Mossoul deux semaines après la prise de la ville, raconte à 20 Minutes Donatella Rovera, conseillère principale d’Amnesty International pour les situations de crise. Les règles annoncées - très strictes au niveau des mœurs de la société civile - n’étaient pas encore appliquées, et les islamistes de l’organisation EI étaient plutôt "soft" à l’égard de la population en général. Ils se concentraient sur leurs cibles prioritaires. » Soit les combattants loyalistes, les civils « collaborant » avec le régime et tous les non sunnites non arabes. « Là où Daesh prend le contrôle, il n’y a plus de place pour les autres communautés et ethnies -chiites, chrétiens, yézidis, kurdes… ».

Mais, depuis il a « serré la vis de plus en plus », reprend Donatella Rovera. Les civils ne peuvent plus partir des villes qu’il contrôle. La seule façon de quitter Mossoul comme les autres villes sous son contrôle, est donc de s’échapper, ce qui est plus cher, plus long, et plus dangereux. « Garder la population lui permet de se protéger des frappes aériennes. A Mossoul, elles ont pour l’heure été très limitées dans le centre-ville, et ce sont surtout des civils qui ont péri quand il y en a eu. Les populations lui servent de boucliers humains. »

Outre les djihadistes et les frappes aériennes, les populations civiles « craignent aussi les méfaits des milices chiites quand elles "libèrent" les zones contrôlées par Daesh », égrène Donatella Rovera. Ainsi, alors que Tikrit a été reprise il y a plus de deux mois, les civils n’y sont pas encore retournés, tout comme dans la province de Diyala, qui a été reprise vers la fin janvier, où les populations ont vu leurs maisons brûlées, et n’ont pas pu ou ont été interdites de rentrer pour des raisons de « sécurité ». Cette « fracture géographique » est la marque visible de la fracture entre les communautés d’Irak.

Intolérance religieuse meurtrière

Celle-ci est telle que les violences motivées par l’intolérance religieuse sont de plus en plus meurtrières. En témoignent la carte-récit interactive et les synthèses sur deux tueries commises contre des sunnites en représailles des exactions de l’organisation EI, rendues publiques par Amnesty International ce mercredi. « Le massacre de Barwana, perpétré par des miliciens chiites, est quelque chose d’assez commun. Ces milices sévissent depuis longtemps, mais sont montées en puissance depuis un an, l’armée irakienne étant en déliquescence », commente Donatella Rovera.

En revanche, le massacre dans la région de Sinjar par des miliciens yézidis est plus préoccupant : « Ce n’est pas étonnant, vu ce que cette communauté a souffert. Mais c’est inquiétant, car c’est une communauté de plus qui entre dans le cycle infernal des violences. » Des violences désormais commises par tous les camps - toutes les communautés étant ciblées d’une façon ou d’une autre par un groupe ou par un autre - et qui touchent des gens qui n’ont rien à voir avec les groupes armés de l’organisation EI. « Ce sont les civils de toutes les communautés qui souffrent et payent le prix », conclut-elle, appelant les autorités irakiennes à tout faire pour désamorcer les tensions.