Turquie: Les cinq conséquences du revers d'Erdogan

DECRYPTAGE Les résultats de dimanche vont avoir un impact politique et économique pour le pays...

B.D.

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Le président turc, Recep Tayyip Erdogan, à l'aéroport Esenboga d'Ankara, le 8 juin 2015.
Le président turc, Recep Tayyip Erdogan, à l'aéroport Esenboga d'Ankara, le 8 juin 2015. — AFP PHOTO / ADEM ALTAN

Un sérieux revers qui va rebattre les cartes. La perte de la majorité absolue au Parlement turc, dimanche, par le Parti de la justice et du développement (AKP, islamo-conservateur) du président, Recep Tayyip Erdogan, entraîne cinq changements majeurs pour la politique du pays.

Le spectre d’un gouvernement faible…

Vainqueur de tous les scrutins depuis 2002, l’AKP n’a recueilli dimanche que 40,7 % des suffrages et 258 sièges de députés sur 550. « Ce résultat risque de complexifier la situation politique, puisque les partis d’opposition ont indiqué durant la campagne qu’ils ne souhaitaient pas participer à un gouvernement de coalition », note Bayram Balci, chercheur au Ceri - Sciences Po, qui envisage la possibilité qu’une majorité gouvernementale ne soit pas trouvée, et que les autorités soient obligées de convoquer des élections anticipées. Et, même si un accord est trouvé, « le risque est grand d’avoir un gouvernement si fragile, avec une majorité si courte, qu’il ne puisse pas véritablement diriger le pays, prendre des décisions importantes, courageuses ».

… qui inquiète déjà les marchés

Les marchés financiers turcs ont ouvert dans la tourmente ce lundi, avec une chute de la Bourse et de la monnaie nationale. Pour Bayram Balci, il ne devrait pas y avoir de crise profonde, les élections n’étant pas « si capitales ». Cependant, il prévient : « Si, dans les semaines à venir, le gouvernement est instable, la coalition fragile, il y a un risque réel d’augmenter l’inquiétude des investisseurs et des marchés. »

L’AKP et Erdogan en difficulté

Le président turc, qui vit son premier sérieux revers politique, voit son projet de réforme constitutionnelle s’éloigner : lui qui voulait changer le système parlementaire actuel « a compris qu’il ne serait pas un super-président, mais aura simplement le rôle honorifique qui lui est prévu par la Constitution », explique Bayram Balci. Mais le spécialiste souligne qu’Erdogan « a plutôt bien réagi », en affirmant, dans une déclaration écrite, qu’il acceptait le résultat des urnes. « Il se présente comme respectueux de la voix populaire, en contradiction avec les critiques qui lui sont adressées depuis deux ans, le traitant de dictateur autoritaire. » L’AKP va, lui, devoir tirer dans les prochaines semaines les leçons de cet échec. Des débats internes qui pourraient amener à un changement à la tête du parti.

La question kurde au cœur du Parlement

Si l’AKP est en échec, le parti kurde HDP (Parti démocratique du peuple) célèbre, lui, une victoire : il fait entrer 79 députés au Parlement. C’est le « point fondamental » de ces élections, selon Bayram Balci. « Cela peut donner une impression de division, puisque l’ensemble des provinces à l’Est ont voté pour le parti kurde. Mais en fait, que le HDP ait une place à part entière au Parlement va permettre au contraire de faire revenir la question kurde au cœur du débat politique national, et ne pas la laisser seulement se régler à un niveau régional. Le Parlement va pouvoir débattre et prendre de vraies décisions à ce sujet. »

Une inflexion sur la politique turque en Syrie ?

C’est la grande question qui se pose après ces élections : la position de la Turquie quant à la guerre chez son voisin syrien va-t-elle être revue ? Pour Bayram Balci, s’il est certain qu’il ne faut pas s’attendre à un changement radical, « il pourrait y avoir un assouplissement dans la rhétorique ». « Erdogan a personnalisé la position turque, faisant de la chute de Bachar presque une affaire personnelle. Mais la chance avec ces élections, c’est que cela permette au gouvernement de recalibrer ses positions sur le sujet, tout en permettant à Erdogan de ne pas perdre la face ».