Quand le Japon fabriquait des ballons-bombes pour attaquer les Etats-Unis

JAPON Près de 10.000 ballons auraient été lâchés au dessus du Pacifique pendant la Seconde Guerre mondiale...

Mathias Cena, à Tokyo

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Une photographie exposée au musée de la paix de l'ancien laboratoire Noborito montre des jeunes filles travailler à la confection d'un ballon-bombe.
Une photographie exposée au musée de la paix de l'ancien laboratoire Noborito montre des jeunes filles travailler à la confection d'un ballon-bombe. — M.CENA/20 MINUTES

En mai 1945, alors que la Seconde guerre mondiale se termine en Europe, un étrange événement trouble l’Oregon, au nord-ouest des Etats-Unis. Une femme et cinq enfants, en route pour un pique-nique, sont tués près d’une route de montagne dans une explosion. Près du lieu du drame, on retrouve les restes d’un ballon en papier mystérieux: il s’agit d’un ballon-bombe, une arme développée secrètement par l’armée impériale japonaise pour attaquer l’ennemi américain sur son sol.

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C’est à quelques kilomètres de Tokyo, au laboratoire Noborito, une institution de recherche clandestine de l’armée impériale japonaise aujourd’hui transformée en musée pour la paix, qu’a été développée cette arme restée relativement confidentielle, composée d'une bombe suspendue à un ballon de 10m de diamètre rempli d'hydrogène, conçu pour franchir le Pacifique et frapper les Etats-Unis.

Papier japonais et pâte de tubercule

Environ 9.300 de ces ballons auraient été lancés entre novembre 1944 et avril 1945. A l’issue d’une «traversée» qui devait durer entre 50 et 60 heures, un millier d’entre eux auraient atteint le continent américain, tuant les six malheureux habitants de l’Oregon, les seules victimes de la Seconde guerre mondiale recensées aux Etats-Unis.

«Techniquement, ces ballons sont assez impressionnants», explique Akira Yamada, professeur à l’université Meiji et directeur du musée, dont l'objectif est de transmettre la réalité historique de la guerre. Fabriqués en papier japonais (washi), léger, solide et indétectable par les radars, ils étaient enduits de konnyaku, une pâte de tubercule utilisée dans la cuisine japonaise. Ils étaient également dotés d’un système de navigation relativement perfectionné pour maintenir l’altitude en larguant du lest.

Une arme biologique abandonnée

«Cependant, ces armes meurtrières étaient très imprécises à cause du vent, et pouvaient donc frapper n’importe où sans distinction». Le but de ces bombes, plus que de tuer, «était de créer un impact psychologique fort sur la population américaine», précise Akira Yamada.  

Equipés chacun d’une bombe de 30 kg conçue pour exploser au contact du sol, ces ballons devaient initialement être porteurs d’un virus capable de tuer le bétail, également développé au laboratoire Noborito, mais l’idée a été abandonnée au dernier moment, sans doute par peur d’une riposte des Etats-Unis sur le terrain bactériologique, pense le chercheur.

 
Enji Ota (à g.), un ancien employé du laboratoire Noborito, montre le schéma d'un ballon-bombe. - M.CENA/20 MINUTES

«Je n’étais qu’un petit garçon»

Enji Ota, comme de nombreux adolescents des environs, a travaillé au laboratoire Noborito. Il se souvient avoir participé à des essais de lancement des ballons, en février et mars 1944. Il avait alors 15 ans. «Je n’étais qu’un petit garçon et je ne me disais pas que ces bombes servaient à attaquer l’ennemi, témoigne-t-il. Je savais seulement que Noborito payait mieux que les entreprises privées des environs, et je devais aider ma mère qui travaillait seule aux champs car deux de mes frères étaient partis à la guerre.»

Ce n’est que bien après la guerre qu’Enji Ota a entendu parler des victimes. «J’ai prié pour leurs âmes, dit-il. J’étais désolé pour ces six morts et pour toutes les victimes qu’ont fait les bombardements au Japon.» Les yeux brillants, il conclut: «Je pense sincèrement que la guerre est une chose qu’on ne devrait jamais commettre.»