Arabie Saoudite: Derrière les barreaux, le blogueur Raef Badawi ne se résigne pas

MOYEN-ORIENT Son épouse Ensaf Haidar, était à Paris pour clore une tournée européenne de mobilisation pour la libération du blogueur saoudien...

Laure Cometti

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Manifestation pour la libération de Raef Badawi à Paris, le 7 mai 2015.
Manifestation pour la libération de Raef Badawi à Paris, le 7 mai 2015. — STEPHANE DE SAKUTIN / AFP

Un an après sa condamnation à dix ans de prison et mille coups de fouet, le sort du blogueur et militants des droits de l’homme saoudien Raef Badawi reste en suspens. Mais son épouse Ensef Haidar ne veut pas perdre espoir.

Épaulée par les ONG Amnesty International (AI) et Reporters sans frontières (RSF), elle a effectué une tournée européenne qui s’achève ce vendredi à Paris, où elle doit être reçue par le quai d’Orsay en fin d’après-midi. Une avancée notable étant donné que le ministère des affaires étrangères n’avait à ce jour jamais répondu aux sollicitations des ONG qui demandent à l’Elysée, en bons termes avec Riyad, d’interférer en faveur du blogueur.

Raef Badawi a été arrêté le 17 juin 2012, selon RSF, pour des articles publiés sur son site « Liberal Saudi Network », un « réseau de discussions en ligne dont l’objectif est d’encourager les débats politiques, religieux et sociaux ». Ses écrits, notamment un sur la police religieuse, la « muttawa », ont irrité le régime. En mai 2014, il a été condamné à dix ans de prison, mille coups de fouet et une amende d’un million de riyals (environ 226.000 euros).

Ensaf Haidar, épouse de Raef Badawi, a fui l’Arabie Saoudite avec ses trois enfants. (Kamil Zihnioglu/AP/SIPA)

Suspension des séances de flagellations publiques

Le 9 janvier dernier, il a reçu 50 premiers coups de fouet devant la grande mosquée Al-Jafali, à Jeddah. Après cette première séance de flagellation publique, un comité médical a décrété que son état de santé était mauvais et les séances suivantes ont été suspendues, a expliqué Ensaf Haidar vendredi, lors d’une rencontre publique au cinéma de l’Etoile, à Paris. Pour RSF et AI, cette décision révèle peut-être le malaise de l’Arabie Saoudite face à la mobilisation internationale. À ce jour, cela serait la seule réaction de Riyad face aux campagnes lancées dès 2014 par les ONG.

De sa prison, Raef Badawi publie un recueil

Exilée au Canada avec ses trois enfants, Ensaf Haidar reste déterminée à faire campagne pour que son mari soit libéré. Les contacts sont irréguliers, mais elle parvient à le joindre une à deux fois par semaine par téléphone. Enfermé dans une cellule d’une vingtaine de mètres carrés, avec une trentaine de prisonniers de droit commun, il est « très affecté », physiquement et moralement, raconte-t-elle. Même derrière les barreaux, Raef Badawi ne se résigne pas au silence. Il publie, avec la complicité de sa femme, un recueil de ses écrits. Plusieurs textes rédigés entre 2010 et 2012, ont été traduits et compilés dans 1.000 coups de fouet – Parce que j’ai osé parler librement*, dont il a dicté la préface à sa femme par téléphone.

Régression des droits de l’homme 

À quelques jours du ramadan (du 18 juin au 18 juillet) une « petite lucarne d’espoir » se profile « car durant cette période, le roi a coutume de grâcier des prisonniers d’opinion », a déclaré Ensaf Haidar. Les ONG sont toutefois préoccupées par l’attitude du roi Salmane ben Abdelaziz Al Saoud, jugé plus conservateur que son prédécesseur Abdallah ben Abdelaziz Al Saoud, à qui il a succédé le 23 janvier dernier. Si son épouse veut « garder espoir », Raef Badawi pourrait être rejugé par la cour pénale de Jeddah pour apostasie, un délit passible de la peine capitale dans le royaume wahhabite.

Depuis le début de l’année, 90 personnes ont été exécutées dans le pays, déplore AI, qui a publié un rapport sur les cent premiers jours du nouveau monarque. De son côté, Christophe Deloire, directeur général de RSF, égrène en un « annuaire de la terreur » les noms des citoyens saoudiens incarcérés pour avoir joui de leur liberté d’expression. Même si l’arrivée des réseaux sociaux a eu l’effet d’une « bouffée d’air frais » pour la société saoudienne, rares sont les voix qui s’élèvent pour soutenir publiquement ces prisonniers d’opinion, tant la peur de la répression est forte, note May Romanos. Sur Twitter et Facebook, la cyber-armée veille.

 

*Parution le 4 juin 2015 aux éditions Kero.