Podemos peut-il changer le visage de l’Espagne?

POLITIQUE Le parti anti-libéral espagnol est très bien placé pour remporter les mairies de Madrid et Barcelone…

Audrey Chauvet

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Pablo Iglesias, leader de Podemos, le 24 mai 2015.
Pablo Iglesias, leader de Podemos, le 24 mai 2015. — Paul White/AP/SIPA

Une militante anti-expulsions et une ancienne juge pourraient devenir les maires des deux plus grandes villes d’Espagne : ce dimanche, les élections municipales et régionales en Espagne ont été marquées par la victoire des listes soutenues par Podemos, le parti anti-libéral né du mouvement des Indignés en janvier 2014. Une claque pour les deux partis traditionnels, les socialistes du PSOE et les conservateurs du Parti populaire (PP), qui ont perdu des millions de voix. Comment Podemos a-t-il changé le visage de l’Espagne ?

Espagne : Podemos, le petit parti qui pourrait bien mater les gros

Deux têtes de liste emblématiques

Ce sont des visages féminins qui pourraient s’imposer dans les mairies de Madrid et Barcelone. Dans la capitale catalane, la liste « Barcelona en Comu » arrivée en tête des suffrages était menée par la charismatique Ada Colau, une figure des mouvements sociaux : « Elle a été très mobilisée et visible dans la lutte contre les expulsions et participe à un mouvement d’intellectuels luttant contre la corruption, sa personnalité a certainement joué », estime Barbara Loyer, politologue spécialiste de l’Espagne.

A Madrid, c’est l’ancienne juge Manuela Carmena qui a mené la liste « Ahora Madrid », arrivée en deuxième place. « Manuela Carmena a un long parcours d’opposition derrière elle, notamment contre la dictature franquiste, explique Héloïse Nez, maître de conférences à l’université de Tours, spécialiste des mouvements sociaux en Espagne. Sa personnalité s’est révélée durant la campagne. »

Un programme ambitieux

Le programme de Podemos est directement inspiré du mouvement des Indignés, qui protestaient contre l’austérité et la corruption. « Face à ceux qui pratiquent le sauvetage des banques, nous proposons un sauvetage citoyen », expliquait Miguel Urbán Crespo, député européen de Podemos, à Bastamag le mois dernier. Leurs priorités : mettre fin à la privatisation des services publics, réaliser un « audit citoyen » de la dette, qui s’élève à près de 98 % du PIB espagnol, et lutter contre les inégalités sociales et la précarité.

 

« Il faut moderniser les façons de faire de la politique. La citoyenneté implique de renforcer le rôle de la population »

Des partis cousins, mais pas jumeaux en Europe

Podemos serait-il la version ibérique de Syriza, en Grèce ? S’ils se retrouvent dans leur refus de laisser l’Europe leur imposer l’austérité, ils différent par leur positionnement politique. « Podemos n’est ni de droite ni de gauche. Syriza veut dire "coalition de la gauche radicale" ! », expliquait Miguel Urbán Crespo. Cette « centralité » recherchée par Podemos vise ne pas être classé à l’extrême gauche, « dans les marges » du Parti socialiste, et de pouvoir rallier des électeurs de droite, « des travailleurs, des ouvriers, qui subissent la crise de plein fouet ». « Podemos a vu la victoire de Syriza comme un encouragement, mais c’est la situation en Espagne depuis quatre ans qui explique vraiment le résultat aujourd’hui », estime Héloïse Nez.

Quant aux partis français, et notamment le Front de gauche de Jean-Luc Mélenchon, Podemos assure ne partager avec eux qu’un groupe politique au Parlement européen. « Nous avons beaucoup de liens historiques avec le NPA et des mouvements sociaux français. Mais pour le moment, nous sommes très occupés en Espagne. Il y a déjà beaucoup de choses à faire ici. Nous nous concentrons davantage sur les peuples du Sud de l’Europe », assurait Miguel Urbán Crespo.

La montée de Syriza peut-elle booster les gauches radicales européennes ?

Quel pronostic pour les législatives ?

Podemos, désormais le troisième parti du pays, peut-il faire transformer l’essai lors des élections législatives qui auront lieu à la fin de l’année ? « Les partis au pouvoir ont eu les pires résultats de leur histoire », a claironné Pablo Iglesias, le leader de Podemos, promettant « un changement irréversible ». « Il est certain que Podemos est maintenant une force politique avec laquelle il va falloir compter : c’est la fin du bipartisme », explique Héloïse Nez.

« Il est vraisemblable que les jeunes électeurs qui se sont mobilisés pour ce scrutin ne retireront pas leur vote de sitôt, ajoute Barbara Loyer. Podemos peut avoir une représentation importante au Parlement. » Reste à savoir si le parti de Pablo Iglesias ira en son nom propre aux législatives ou reconduira sa stratégie, gagnante pour ces municipales, d’alliances à gauche.