Immigration en Europe: «Les quotas vont dans le bon sens, mais les chiffres ne sont pas à la hauteur de la crise»

INTERVIEW Alors que la Commission défend une meilleure répartition des migrants en Europe, proposition controversée, le chercheur Thibaut Jaulin décrypte les enjeux de cette politique migratoire…

Propos recueillis par Oihana Gabriel

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Des migrants débarquent d'un navire qui vient de traverser la Méditerranée mercredi 13 mai 2015.
Des migrants débarquent d'un navire qui vient de traverser la Méditerranée mercredi 13 mai 2015. — Carl Osmond/AP/SIPA

La Commission européenne a présenté ce mercredi un plan pour faire face à l’afflux massif de migrants dans le sud de l’Europe. Des propositions qui posent bien des questions. Thibaut Jaulin, chercheur à Sciences Po et spécialiste des migrations analyse pour 20 Minutes ces nouvelles pistes.

Tout comprendre à la nouvelle politique migratoire de l’Europe

Est-ce qu’on fait face à un changement de politique migratoire en Europe ?

Non, cette politique s’inscrit dans la continuité. Depuis quinze ans, l’Europe vise à limiter l’arrivée des migrants. Il n’y a pas aujourd’hui de volonté de favoriser les migrations. Ni de mettre en place une politique migratoire commune pour répondre au besoin de main-d’œuvre.

Comment l’Europe cherche à verrouiller ses frontières face à l’afflux de migrants

Pourtant, la Commission a présenté ce mercredi un plan visant à construire une politique migratoire plus cohérente…

Il y a un débat à l’heure actuelle sur l’asile. Mais il suscite de très fortes réticences de la part de certains Etats membres. Quant à l’immigration légale, tout reste bloqué.

L’option militaire, pour détruire les bateaux des passeurs, est-elle envisageable ?

Pour le moment, cette piste reste floue. Comment les gardes-côtes pourront saisir et détruire les bateaux ? Seulement les plus gros ou également des navires de pêcheurs ? Il n’est pas sûr que cette demande passe le conseil de sécurité de l’ONU.

Et cette option serait-elle efficace ?

Les différentes tentatives pour bloquer l’afflux migratoire ont montré que lorsqu’on ferme une route, une autre s’ouvre ailleurs. On se concentre sur les drames en Méditerranée. Mais la majorité des migrants illégaux arrivent légalement avec un visa pour un court séjour et restent. Détruire les bateaux des passeurs ne répond pas aux problèmes dans les pays d’origine qui poussent certains au départ.

La Commission européenne défend l’idée controversée de quotas, est-ce une solution ?

Cela va dans le bon sens, mais il faut que le chiffre soit à la hauteur de la crise. L’afflux de réfugiés est sans précédent parce que les crises notamment en Syrie et en Afrique de l’Est poussent de nombreuses personnes à fuir. Les pays voisins de la Syrie accueillent 3,5 millions de réfugiés, l’Europe quelques milliers, c’est ridicule. Or, la Commission propose d’accueillir un premier contingent de 5.000 réfugiés pour toute l’Europe. C’est largement insuffisant.

L’idée des quotas pourrait toutefois permettre d’améliorer la répartition pour qu’Italie et Grèce ne soient pas les seuls pays à porter ce poids. Mais la question des quotas pour les réfugiés s’avère complexe : il arrive en effet que les statuts de réfugiés et de migrants économiques se superposent. Si par exemple un Syrien a fui son pays pour le Liban, où il n’a pas trouvé d’emploi, quel statut peut-il obtenir ?

Si la France y semble favorable, tous les pays européens ne le sont pas, est ce qu’il peut y avoir une Europe à deux vitesses sur la question de l’immigration ?

Il y a déjà aujourd’hui une Europe à deux vitesses : des pays du Sud qui accueillent l’essentiel des réfugiés, et des pays du Nord, excepté l’Allemagne, où l’accueil est bien plus limité. Le Royaume-Uni s’oppose fortement à une politique de quotas. Et préfère une externalisation des centres d’asile dans les pays du Sud. Cela pose d’énormes problèmes humains : il n’y a aucune garantie que des pays comme la Libye puissent traiter ces demandes d’asile, ni respecter leurs droits.

Le déplacement de Bernard Cazeneuve au Niger est-il le signal d’une coopération renforcée ?

La coopération avec les pays du sud est un des piliers de la politique migratoire européenne depuis quinze ans. Cela a d’ailleurs été le cas avec la Libye jusqu’à la chute de Mouammar Khadafi. Mais cette visite est le signe d’un approfondissement de la coopération avec le Niger, qui se place sur une deuxième ligne géographique des migrations, qui traverse le Sahara. Il faut se rappeler que les migrations au sein de l’Afrique sont plus importantes que celles entre l’Afrique et l’Europe.