La Russie prend l’Europe dans ses filets

Bernard Estrade

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Le Kremlin a décidé la semaine dernière de construire un oléoduc qui acheminera directement le pétrole brut au port de Primorsk sur la Baltique.
 
Trois jours auparavant, le Belarus avait été  contraint de céder à la Russie 50% de Beltransgaz, son réseau de gazoducs, un maillon central de l’approvisionnement de l’Europe.
 
Minsk ne s’est incliné qu’après un bras de fer au cours duquel Moscou lui avait cet hiver littéralement «coupé le gaz» compromettant du même coup les livraisons aux pays européens.
 
De l’Allemagne à l’Espagne en passant par la France, le spectre de coupures d’énergie en plein cœur de l’hiver avait fait prendre conscience de la dépendance du bon vouloir de Moscou.
 
Le risque est d’autant plus grand que c’est également par ce gazoduc et via la Russie que transite le gaz d’Asie centrale destiné aux marchés européens.
 
Six mois plus tard, hormis quelques discours et démarches vaines, l’Union Européenne n’a rien fait. La Russie a, par contre, continué comme si de rien n’était à tisser un filet qui enserre l’Europe de plus en plus étroitement.
 
Une semaine avant de s’assurer de Beltransgaz, Vladimir Poutine avait ainsi convaincu le Kazakhstan et le Turkménistan, bien pourvus en gisements gaziers, d’augmenter leurs expéditions via le réseau de gazoducs existant avec la Russie dont la capacité sera accrue.
 
Le coup est d’autant plus rude que les pays occidentaux veulent construire un gazoduc qui relierait l’Asie central à la Turquie sans passer par la Russie. La rentabilité de l’investissement nécessaire – au moins cinq milliards d’euros – apparaît maintenant bien compromise.
 
L’enjeu est immense. L’Europe importe aujourd’hui de Russie un peu plus du tiers du pétrole et la moitié du gaz qu’elle consomme. En 2030, les prévisions indiquent que ce pourrait être les deux tiers.
 
Certains se rassurent en faisant remarquer que si l’Europe a besoin d’acheter le gaz russe, la Russie elle, a besoin de le vendre. La dépendance, disent-ils, serait donc réciproque.
 
Sans doute. Mais celui qui demande reste dépendant de celui qui possède. D’autant plus que la Russie d’aujourd’hui a payé ses dettes et campe sur les réserves d’hydrocarbures peut-être les plus importantes de la planète.
 
Et que si les réseaux de gazoducs et d’oléoducs la reliant aux marchés d’Asie et notamment à la Chine toujours plus avide d’énergie n’existent pas encore, ce pourrait ne plus être le cas demain.